Irena





À la mémoire de mes grands-parents,
Jean et Andrée Celce






"Irena" vient du grec ancien εἰρήνη, qui signifie "la paix".
Son prénom, elle l'a toujours mal porté. C'est en tous cas ce qu'un coup d'œil aux grandes lignes de sa vie peut laisser croire.
Elle est née en temps de guerre, en 1917.
Son deuxième prénom, Reizel (Rachel) est celui d'un personnage de la Genèse.
On dit qu'elle s'intéressait peu au Judaïsme.
Irena comme Reizel la couvrent néanmoins d'une aura antique, religieuse, mi-déesse mi-matriarche.
Petite fille, elle était si réservée qu'elle passait ses journées à fabriquer des objets, sans chercher à communiquer avec quiconque.
Adulte, elle n'aimait pas raconter son enfance.




*





Elle qui se méfiait des mots, elle se retrouva employée dans une imprimerie, nouvelle ironie du sort.

Elle ne lisait toutefois pas ce qui était publié.
Elle avait pour mission de concevoir papiers et caractères dans des ouvrages de qualité.
Je crois qu'elle aimait cette création silencieuse ;
la part uniquement matérielle de la littérature.
C'est ainsi qu'elle acquit une certaine réputation comme ouvrière spécialisée.




*




Je lui ai demandé un jour pourquoi elle avait travaillé, si jeune, dans une usine,
elle qui venait d'un milieu aisé. Elle m'avait parlé de la crise,
qui frappait sa famille, d'une certaine déchéance sociale, quoiqu'atténuée 
par le petit patrimoine qu'elle possédait par ailleurs. Et puis,
personne n'aurait pu l'empêcher de concevoir de ses mains, 
dans les exhalaisons de produits chimiques, au milieu des machines récalcitrantes, rouillées ;
il n'y avait rien de romantique pour une femme à se glisser entre elles,
d'égal à égal, les membres douloureux, les doigts recouverts d'encre.
Mais c'était là son choix, et le seul possible, comme elle s'en était persuadée.





*




Elle n'était pas avare de critiques envers les femmes, en recourant aux lieux communs qu'on dirait misogynes (cancanières, coquettes, capricieuses, imprévisibles ...).

Les femmes maternantes et douces, elle les appelait "les vaches".
Elle préférait nettement la compagnie des hommes, et il est même possible qu'elle ait regretté son sexe.




*





Toutes les photographies de sa jeunesse ont disparu.

Elle disait que cela valait mieux.
Elle ne voulait pas se souvenir de son visage.
Peut-être craignait-elle d'y retrouver une confiance et une joie qu'elle avait perdues.




*





Un certain Ilja Krupka entra dans la vie d'Irena autour de l'hiver 1937.

Lui aussi portait le nom d'un personnage biblique, un prophète plus précisément (Élie).
Un Juif, tout comme elle. Je n'ai pas su si leur rencontre avait été arrangée par leurs deux familles.
Irena ne disait rien de son amour pour lui.
Elle affirmait toutetois que malgré sa sentimentalité débordante, il était "le meilleur des hommes".
Elle employait ainsi quelques superlatifs à son sujet, elle qui d'ordinaire les évitait soigneusement.




*




Un hiver à perdre la tête, devinant sa présence vaste et brisée, à travers une forêt de signes, me délectant d’amour, ce bonheur lancinant, retrouver, rendre vie, c'était le sel de sa beauté, cet hiver-là je l'ai suivi jusqu'au rivage où il s'est évanoui





*




Ilja aimait tout ce qu'Irena redoutait : les relations sociales, les paroles et les grands sentiments.

Il prêtait plus attention au contenu des livres qu'à leur apparence.
La désinvolture avec laquelle il traitait les objets irritait d'ailleurs Irena.
Il respectait pourtant son métier d'ouvrière, et lui vouait je le pense une admiration sincère.
"Le meilleur des hommes" la demanda deux fois en mariage avant qu'elle daigne l'accepter.
Les Nazis avaient déjà envahi la Tchécoslovaquie.




*






On dispose de très peu d'informations sur le jeune couple. Eurent-ils des moments de bonheur malgré la peur, les déplacements, la guerre ?
Quoi qu'il en fût, Irena eut peu le temps d'en profiter.
Les parents d'Irena furent déportés le même jour vers Terezín, où ils restèrent deux ans avant leur transfert à Auschwitz.
Ilja fut arrêté quelques mois plus tard. De santé délicate, il mourut très vite dans le ghetto de Terezín.
Irena, par son travail, était la seule à avoir obtenu des faux papiers pour quitter le pays.





*






La famille Golstein brûla tous ses papiers, à l'exception d'une lettre qu'Irena devait toujours emporter avec elle.
Le 15 mars 1939 et les jours qui suivirent, alors que les armées d'Hitler se répandaient en Tchécoslovaquie, de nombreux foyers firent de même selon l'écrivaine Jana Černa, 
qui évoqua l'odeur de cendres qui s'échappait des maisons.
Albums, documents, courrier flambèrent dans un poêle de peur qu'ils fussent compromettants pour des proches, ou simplement par pudeur,
afin que rien de personnel ne fût saisi.




*




Mon amour a la douceur d'un poing qui se referme sur la neige, la tendresse d'un craquement sourd et d'une blancheur qui disparaît, un matin de janvier quand les yeux s'usent de clarté, mon amour a la beauté des choses que l'on croyait saisir, et qui vous brûlent au creux des paumes.




*




Irena partit vers la Suisse en décembre 1939, avec l'espoir que son époux et ses parents la rejoindraient.
Il fallait faire vite : en quelques mois, les Allemands avaient imposé leurs lois au pays,
chacun vivait le souffle court. Des histoires circulaient,
sur des enfants enlevés, des personnes arrêtées, des tortures, des dénonciations.
Le temps n'était plus aux hésitations. 
Quand le taxi l'avait emmenée vers la gare munie de ses nouveaux papiers, elle avait fait un discret signe en direction d'Ilja.
Il avait dû répondre d'un geste de la main, mais la voiture ayant déjà amorcé un virage, elle ne put pas l'apercevoir.







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Irena que les pièges du langage exaspérait eut néanmoins recourt à l'un d'eux : elle mentit.
Aux agents de sécurité, aux gardes-frontière, aux conducteurs d'engin, elle s'inventa d'autres vies.
Arrivée en Suisse, elle postula dans une petite entreprise et, suspectant que ses qualifications dans l'imprimerie seraient de peu d'utilité, elle raconta qu'elle était ouvrière dans le secteur automobile.
Elle fut affectée à une équipe de mécaniciennes, nécessaire au maintien technique des locaux.
Personne d'autre dans sa famille ne survécut à la guerre.





*





En 1945, Irena avait 28 ans. Elle n'avait plus ni mari, ni parents, ni amis.

Revenue en Tchécoslovaquie, elle ne parvint pas à retrouver du travail dans l'imprimerie, et exerça plusieurs petits métiers dans l'industrie textile.
Mais ces tâches manuelles qui avaient assuré sa subsistance lui répugnaient désormais.
Irena rêvait de faire des études et de repartir à l'étranger.




*





Elle ne fréquenta aucune université, mais acheta un livre en français.

Elle n'en comprit d'abord pas une ligne.
Irena était parfaitement bilingue en allemand et en tchèque ;
elle connaissait aussi des rudiments de yiddish, bien qu'il fût considéré par ses parents comme une langue de pauvres, et d'hébreu, grâce aux shabbats et aux fêtes.
Le français, elle ne l'avait jamais appris.
Peut-être ne pouvait-elle se sauver tout à fait qu'en adoptant une autre langue.
C'est à cette même époque qu'elle développa un fort attrait pour la photographie.




*





Dans un album j'ai réuni mes photos, les éclaboussures d'eau et le flou des branchages, des femmes et des hommes ternis par la guerre, statufiés par la peur, l'attente, la peine, dans leurs habits de toile raide, presque effacés déjà, peut-être ne voulais-je conserver que cela, les rivières et les arbres secoués par le brise, la grisaille lumineuse des matins sur les champs, tout ce qui, dans son cours, débordait, éclatait, quand les humains demeuraient immobiles.





*





Je pense qu'Irena aurait voulu photographier Ilja.

L'impossibilité de fixer la lumière de son visage venait en quelque sorte accréditer sa mort.
Irena photographiait les arbres, les rivières, les pelouses dans la frustration de ne pouvoir y déceler son époux.
Mais cette hypothèse, elle l'aurait sûrement rejetée d'un haussement d'épaule.




*








*





C'était comme si l'évènement n'avait jamais eu lieu : 
un simple effacement, ne laissant aucune trace tangible. 
Une mort enregistrée pourtant, inscrite sur des listes, 
mais sans date, sans corps. Rien qu'un nom l'attestait.  
Une fracture s'était faite dont l'origine lui échappait,
et qui toutefois envahissait, tentaculaire, sa propre vie.
Ne cesserait pas de s'étendre, de se creuser en elle,
impossible à abolir, ni à réduire, ni à combler.





*




Irena choisit la même œuvre en tchèque et en français.

Elle cherche des correspondances entre sa langue maternelle et le texte étranger,
puis compare : les systèmes des temps ne se ressemblent pas ; le français possède des ressources différentes pour dire le passé, l'avenir, et le champ des possibles.
Elle ne perd pas courage.
En Suisse, il lui était arrivé d'échanger avec des individus dont la langue lui était opaque.
Elle n'a plus peur de se confronter à l'inconnu.




*





Dans la rue Martinska de Prague, une diseuse de bonne aventure attrapait souvent la main des passantes de son choix.

Elle devait agir discrètement pour ne pas qu'on la chasse.
Un matin, c'est Irena qu'elle repéra devant l'église Saint-Martin, alors qu'elle ramenait des sacs de courses.
Irena n'était pas superstitieuse, mais par bonté, ou par une sororité inavouée, elle ne repoussa pas la vieille dame.
Tu as connu un grand malheur, ah, sans lire ta main je le sais.
Tu te remarieras pourtant, et tu auras des enfants.
Irena hocha la tête malgré son incrédulité,
et, comme un secret que l'on garde contre soi, elle retint ces paroles.




*





Vie cousue de fil blanc, fable de vie peut-être, me disais-je en voyant les insectes grimper sur la vitre, solidaire de leur sérieux, de leur fragilité, en équilibre dans l'entre-deux qui n'est ni ciel ni terre, à la merci de plus fort qu'eux, du vent ou de la pluie, je pensais : "ma souffrance est cet instant très pur, contemplatif et pur, dans la voix de Cassandre avant qu'elle ne se brise".





*




Irena se mit à éviter de monter sur les chaises ou de traverser les ponts.

Elle ressentait trop d'attirance pour le vide, comme si un poids menaçait de la faire basculer.
Les couteaux les plus tranchants restaient rangés dans le tiroir.
Le médecin lui demanda si elle souhaitait mourir.
Elle ne sut pas répondre.




*





La valise est prête : habits, nécessaire de toilette, appareil photo, livres et médicaments.

Un train emportera Irena vers Paris.
Elle s'efforce ne pas penser aux lieux qu'elle quitte.
Deux tours de clefs, une volée de marches, une porte d'immeuble qui se referme lourdement, et son corps à elle qui lui paraît flotter à travers l'espace.





*





Au début du printemps 1947, en s'éveillant dans un train à l'aube, on ne voyait que des paysages sombres constellés de fleurs blanches.

Irena regrettait que la vitre trouble du wagon l'empêchât de prendre des photos.
Son regard se perdait dans ce monde sans couleur, qui se déployait sur des kilomètres de plaines.
En surimpression, le reflet de son visage, creusé et ridé comme s'il avait brusquement vieilli.




*





Quand il fit pleinement jour, Irena ferma le rideau de son compartiment, et se rendormit.

Les secousses du train s'intégraient aux scénarios agités que lui jouait sa psyché.
Des rêves profondément réversibles tournaient au cauchemar, puis redevenaient rêves.
Pendant ce temps, la machine cahotait de droite à gauche sur les voies mal réparées.
Irena se réveilla juste pour constater qu'elle était en France, expatriée pour de bon.




*





Depuis plusieurs nuits, je rêve d'une lumière dévorante, d'abord douce et festive, puis de plus en plus inquiétante, émoussant les silhouettes sous une épaisse blancheur. Ses nappes éblouissantes deviennent feu ravageur que nul ne peut arrêter. Cachés dans des caves, les survivants à ce fléau n'espèrent le calmer que par des sacrifices, et jettent dans les flammes leurs enfants en bas âge. À mes yeux, rien n’autorise de tels meurtres, pas même la peur du feu : l'injustice me serre le cœur plus que l'attente anxieuse de ma propre destruction, et pour échapper à ces scènes révulsantes, je vis recluse dans une maison déserte. Mais des visions me poursuivent, insistantes, terribles. Chaque nuit, ma passion pour la lumière se transforme en cauchemar, où m'apparaissent des visages qui se consument.





*





Irena ressemblait de plus en plus à Ilja, et ce jusque dans ses rêves.

Elle m'a expliqué un jour l'avoir "incorporé", comme si elle avait volé son âme, si tant est qu'il en eût une.
Ainsi ne percevait-elle pas le monde selon ses seules valeurs, mais également d'après le parti supposé de son mari.
Ce dédoublement de la pensée lui causait parfois des débats intérieurs, où elle osait affronter le jugement d'Ilja.
Elle fit dès lors cette expérience de vivre pour plusieurs, assumant plus d'une sensibilité, d'un regard et d'une voix.




*





Arrivée en France, Irena dut à nouveau faire ses preuves dans l'industrie.

Occupant des emplois pour lesquels son niveau de qualification était bien trop élevé,
elle souffrait de découragement et d'ennui.
Un mot finit par lui venir en tête : "ponížení",
l'humiliation, dont les sonorités évoquent aussi "la punition" aux locuteurs francophones.
Elle se sentait étrangère à l'ouvrière accomplie qu'on avait jadis admirée.




*





Les dimanches, elle prenait des trains de banlieupour se laisser porter 
de station en station, jusqu'aux confins de la région parisienne.
Drôle de touriste, se disait-elle sans doute, à rechercher non le pittoresque et la beauté,
mais un soulagement, une consolation, assise là, passive.
La vision des plaines, des baraques et des lotissements identiques la rassuraient,
comme si cette absence de singularité s'accordait à sa propre errance,
la disparition progressive de toute attache à ce pays,
éclaté, envahi, scindé, réuni, qu'elle avait plusieurs fois perdu
sous sa forme politique, et qu'il faudrait apprendre à perdre
à l'intérieur d'elle-même.




*




Ce Louis Henriot à la petite moustache l'exaspérait avec ses doux sourires.

Irena l'évitait franchement quand, l'air de rien, il se mettait sur son chemin à la sortie de l'usine.
Les mains enfoncées dans les poches, la mine renfrognée, elle regardait ses pieds avec application.
La première fois qu'ils engagèrent la conversation, elle eut les larmes aux yeux.
Louis n'y était sûrement pour rien.
De ces moments peu passionnés devaient se distinguer des souvenirs heureux.




*





Il lui demanda si elle était mariée ; elle acquiesça.

Mais vous vivez seule en France ?
C'est parce que mon époux voyage.
Oui, il est parti en voyage. Et il ne revient pas.




*





Un salon de thé de Constantinople, ou serait-ce une ville de l'Union Soviétique ? Les vitres troublées par le tabac et la buée. Tu émiettes entre tes doigts un gâteau à la rose, seul parmi le bourdonnement des voix anciennes, une lenteur d'insomnie dans tous tes gestes. Tu as fait un long voyage dont tu ne te souviens pas. Tu n'en as gardé que la compréhension des langues qui se murmurent autour de toi, et des parfums subtils au fond des poches. Demain d'autres escales laisseront sur ta peau une odeur de violette. Tu portes le gâteau à ta bouche. Tes mains sont fines. Tu es très beau.





*





Saint-Amand-Montrond. Irena passe un entretien d'embauche dans une imprimerie.

Elle répond précisément aux questions techniques qu'on lui pose, malgré son français encore fautif.
Les machines, elle pourrait les monter, les actionner et les réparer à l'aveugle.
Elle reconnaît à leur odeur les papiers et les encres.
Les livres sont une excroissance d'elle-même : elle les sent et les palpe comme on prend soin de son corps.
Elle ne peine pas à convaincre durant les essais, sûre de chaque geste, experte.
Dans l'usine, elle danse, sous les yeux satisfaits de ses futurs employeurs.




*





Louis Henriot lui glissa l'adresse d'une connaissance installée dans le Berry.

Une relation bienveillante ne serait pas de refus dans une petite ville où les femmes seules, et qui plus est étrangères, ne passaient pas inaperçues.
Irena ressentait une profonde gratitude envers Louis, non pas tant pour son aide que sa compréhension.
Elle réunit ses maigres affaires, et déménagea de nouveau.




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C'était le fils d'immigrés suisses. Il avait 25 ans.

Il avait défrayé la chronique en nouant une liaison avec une femme mariée, ce qui l'avait obligé à quitter son village.
Irena lui demanda l'autorisation de le photographier dès leur première rencontre.




*





Il lui raconte les brumes qui recouvrent les lacs au printemps, et la beauté des paysages alpins.

L'existence rugueuse que l'on mène dans les montagnes qui bordent les frontières de l'Est.
Cette langue rare, le romanche, héritée des ancêtres.
Il raconte tout cela qu'il tient de ses parents, lui qui n'a pas encore pu voyager là-bas.
Irena quant à elle parle peu de son pays,
elle ne mentionne même pas qu'elle a vécu en Suisse.
Elle est née dans l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie.




*





La rumeur de leur amour se répandit comme une traînée de poudre.

Il y eut peut-être des regards insistants qu'Irena ne sentit pas.
Elle était absorbée par son nouveau travail, où elle était appréciée pour sa compétence et sa discrétion.
Le soir, elle rejoignait cet amant dont l'apparence la fascinait.
Non qu'elle fût incapable de percevoir les tentatives malhabiles du jeune homme pour la séduire.
Irena n'était pas dupe des illusions dont il tentait de s'entourer.
Elle devait justement l'apprécier pour tous les personnages qu'il croyait être, mais ne parvenait pas à incarner.




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Le doute la traverse qu'elle aime un autre en lui.

Ou qu'un autre aime en elle.
Bien sûr, elle ne lui mentionne pas le nom d'Ilja.




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Tu vis dans ces trains qui traversent des espaces jamais nommés, peut-être d'ici, peut-être d'ailleurs. Nous sommes d'âge identique, et un air de ressemblance nous consacre frère et sœur. J'ai tes mains aux paumes larges, tandis que toi, tu as mes yeux. Nous parlons une même langue clandestine, d'une voix qui n'ose aventurer le moindre chuchotement. Tu es ce portrait que j'observe sous une mince plaque de verre, à la fois précis et légèrement déformé. Je renais où tu renais sous des aspects divers, exhalant chacune de tes facettes comme un parfum changeant.





*





Irena se souvint de son corps non comme outil ni organisme, mais en tant qu'écoute et frisson.

L'intimité partagée avec un homme réveillait une part d'elle-même qu'elle avait ignorée pendant plus de dix ans.
Ces sensations ravivées la surprenaient par leur jeunesse, leur acuité, leur force.
Elle n'était pas sûre de la pérennité de ses sentiments, et s'en souciait assez peu.
Cet abandon s'offrait à elle comme une consolation.




*





Elle finit timidement par lui parler de son enfance.

Les spectacles de marionnettes qui l'effrayaient dans la Vieille Ville.
Ces membres et visages désarticulés qu'agitaient des mains cachées.
Elle leur préférait les décors éphémères aux couleurs chatoyantes, les menus objets, les costumes.
Les intrigues complexes que nouaient les personnages ne retenaient pas son attention.
Jamais elle ne s'était rêvée en héroïne ou crapule.




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Seul le théâtre de marionnettes teintait sa mémoire de couleurs, comme si un luxe spécial lui avait été accordé.

Pour la petite Irenka, Prague n'était à part cela qu'une ville en noir et blanc.
Noirs les statues penchées vers elle sur le pont Charles, le tramway rampant par les rues, et les façades à volutes.
Blancs les habits de sa mère à la maison, ses dentelles, ses cotonnades, ses étamines, ses soieries.
L'intimité avait cette candeur éclatante qui impressionnait ses yeux d'enfant.
Dès lors qu'elle passait le seuil de leur foyer, tout basculait dans une grisaille d'où émergeaient des formes obscures.




*





Sa mère s'appelait Marie Goldsteinová. Elle était née Weilová d'Irén et Elmar Weil.

Irena tenait d'elle son amour des beaux objets, et la distance craintive ou perplexe qu'elle instaurait dans ses rapports aux autres.
C'était une femme dont on pouvait difficilement déchiffrer les sentiments et les pensées : elle avait un visage peu expressif, et faisait rarement part de sa tendresse ou sa colère.
Elle n'avait connu d'autre homme que son époux, rencontré alors que tous deux allaient avoir trente ans.
Toutefois, jusque dans le mariage, elle avait conservé ce besoin de solitude et de silence qui la rendait souvent absente.
Ses yeux se perdaient dans le vague alors qu'elle se tenait immobile, isolée dans la cuisine qu'elle nommait "son bureau".
Paradoxalement, dans ce secret, cet abandon à soi-même, Irena s'était toujours sentie unie à Marie.




*




Le soleil sur la nuque, chaleur inattendue, alors que tout devenait égal, aplani et sûr, les souliers dans le placard face à l'entrée, les outils dans la remise, et la nudité semblable des arbres, tout à coup en oblique est descendue cette lumière crue, ce baiser sans pudeur entre chemise et chevelure, presque indécente, mais nécessaire ; je me suis retournée, légèrement avancée pour qu'elle me touche en pleine poitrine, juste à l'endroit du cœur.




*




En 1952, Irena Krupková, née Goldsteinová, prit le nom d'Irène Serelli.

Elle voyait ces patronymes devenir caduques les uns après les autres, alors que le passé ne cessait de la hanter sous des identités multiples : Irena Reizel Irenka Ilja Irén Marie,
Toutes ces personnes ne se succédaient pas, ne s'effaçaient pas, mais coexistaient en elle,
Irène, qui s'était voulue aussi simple qu'un rideau de théâtre.




*




Irène ne recevait aucune nouvelle de Tchécoslovaquie, mais des journaux lui en donnaient,
des articles étrangers lui parlaient de son pays.
Que pensait-elle des purges des années 50, règlements de comptes, procès, lourdes peines, biens saisis ? 
Même à ses proches en France, elle ne confiait jamais ses opinions politiques :
elle ne défendait, ni ne condamnait rien. Des immigrées de sa connaissance étaient informées, malgré la censure, d'exaction commises contre leur famille ;
des lettres faisaient état de la déchéance de leurs doits.
Irène, elle, les avait déjà perdus. 
Et qui aurait-elle eu là-bas qui pût encore souffrir ?




*




À l’automne 1953, Irène ressentit des nausées qui la forcèrent à s’asseoir en plein milieu de son travail.

Elle rentra chez elle se reposer. Les nausées persistèrent.
Elle devina sans preuve formelle qu’elle attendait un enfant.
Malgré les fortes probabilités que cela advînt, elle ne l’avait jusqu'alors pas envisagé ;
peut-être même de l’avait-elle pas réellement désiré.
Sa grossesse fut longue et douloureuse, ainsi que l’avaient été celles d'Irén et Marie.
À ses souffrances physiques s’ajoutait l’angoisse de ne pouvoir aller à l’usine :
Irène craignait en effet de perdre son autonomie.
Elle n’en fut que plus étonnée de l’amour éprouvé pour sa fille qui naquit à la fin du printemps.




*





La petite fille est impatiente, excessive et joyeuse.

Irène se demande comment elle a pu mettre au monde un être qui lui ressemble si peu.
Elle se sent incapable de l'éduquer comme il le faut, mais elle apprend à son contact
une nouvelle manière de parler plus émue et plus tendre.
Les mots d'amour lui semblent moins contraires à son tempérament dans une langue étrangère,
et pourtant ils ne cessent de la surprendre.
Elle les répète tout doucement à l'enfant pour s'y habituer.




*





L'enfant gazouille, glousse, tempête et s'émerveille de riens.

Il semble qu'elle grandisse par sa seule force, ingénieuse et alerte.
Une telle fougue étourdit ses parents de fierté.
Irène ne peut néanmoins s'empêcher de penser avec tristesse
qu'elle ne jouera toujours qu'un second rôle dans sa vie.




*





La plupart du temps, la petite fille fut confiée à ses grands-parents paternels.

Irène avait repris avec ardeur son travail à l'usine.
Seules les vacances lui laissaient l'occasion de profiter de l'enfant, dont le caractère indépendant paraissait s'affirmer davantage chaque mois.
Lorsqu'elle eut trois ans, ses parents l'emmenèrent au bord de l'Atlantique dans une auto bricolée par son grand-père.
Les nuits venteuses étaient fraîches même en été, mais les jours sur les plages étaient radieux.
Irène était débordée de sensations nouvelles qui l'exaltaient : odeurs d'embruns, lumières, éclats,
elle trouvait un intense plaisir dans tout ce qui l'arrachait aux émotions habituelles.
C'était la première fois qu'elle découvrait la mer.




*





Saurai-je ce qui dort sous le sable, ce que la mer n'a pas repris, ce qui se sédimente jusqu'à devenir pierre, et de quel type de roche, là protégé du vent, du sel, des vagues et du soleil, dans cette immunité, saurai-je ce qui résiste, ce qui ne s'éparpille, témoin, trésor enseveli.





*





Irène se rendit compte que son enfant savait lire un jour où elle l'entendit murmurer les phrases mêmes qu'elle venait de coucher sur un papier.

Elle n'avait pas imaginé que la petite fille pût l'apprendre toute seule.
Muette, elle se retourna et la dévisagea comme une passante en qui l'on tente d'identifier une lointaine connaissance.
Un regard intelligent et, déjà, un goût très vif pour les histoires et les mots.
Comment aurait-elle pu ne pas penser à Ilja ?




*





Irène sait qu'un caractère ne se transmet ni par le sang, ni par l'âme, mais par l'éducation, la présence, les récits.

Elle ne croit pas davantage aux réincarnations, et les mystiques de toutes sortes n'exercent sur elle aucun attrait.
Pourtant, bien qu'elle s'efforce de chasser cette idée, elle ne pourra plus s'empêcher de percevoir en sa fille
l'enfant d'un mort.




*





Irène mit au monde une autre enfant au printemps 1958, et manqua perdre la vie.

Ce deuxième accouchement s'était en effet plus mal passé encore que le premier,
et elle mit du temps à se rétablir, ne pouvant sortir de sa chambre que soutenue par ses beaux-parents.
Elle perdit son emploi, ce qui aggrava et prolongea la dépression dont elle souffrait.
Pendant des mois, elle fut séparée de ses filles, Marie et Sophie, du fait de son état de santé.




*








*




À l'été 1959, Irène se retrouva seule au foyer avec ses deux enfants.

Son mari, chargé de famille et notoirement volage, se faisait discret à la maison.
Irène n'en était pas attristée. Elle faisait connaissance avec ses filles,
auxquelles des liens complexes l'attachaient bien au-delà du sentiment maternel :
la mémoire d'une religion, qu'elle leur avait transmise, bien qu'elle la réduisît à quelques vagues récits,
et celle, plus secrète encore, de la mère et de l'époux qu'elle avait perdus.




*





Voilà que je m'essaie au chant, mais dans l'intimité, et sans y prendre garde, en m'occupant d'autre chose, la cuisine, le ménage, ou divers rangements. Je n'ai pas encore appris à libérer ma voix, comme si elle était empêchée du dedans, souffle court, notes fragiles, pour reprendre une métaphore courante, le chant ne s'envole pas, il demeure en partie enfermé dans ma gorge. Et pourtant j'éprouve le besoin de fredonner tout bas, entre mes dents, je dirais secrètement, des paroles à ceux qui ne les pourront entendre, périssables, futiles : je ne chante que pour les absents. Pour ceux que j'ai quittés, pour ceux qui m'ont quittée, les lointains, les perdus. À tous les autres, je parle.





*




Vinrent les années où les filles furent toutes deux scolarisées à l'école de la commune voisine, au-delà des champs.

Irène passait la majeure partie de ses journées à laver, repriser, ranger, cuisiner, ou alors, quand il faisait beau temps,
prendre le soleil sur la terrasse, les mains posées sur ses genoux, les yeux fermés.
Elle tria dans ses tiroirs ses anciens documents, ne garda que les actes de naissances de ses filles, et une lettre de ses parents transmise par une cousine.
La solitude ne lui était nullement un fardeau.
En fin d'après-midi, les enfants revenaient avec fracas, la tête pleine d'anecdotes, de rêves et de jeux.




*





La lettre pliée en quatre au fond du tiroir, adressée à Danica Wood à New-York, est datée de l'été 1939.

Ma chère cousine, je ne saurais te décrire ce que nous vivons depuis quelques mois.
L'événement initial, l'invasion de la Tchécoslovaquie, prend des ramifications de plus en plus inquiétantes.
La confusion et la stupeur cèdent le pas à l'angoisse.
Seule bonne nouvelle : notre Irenka est amoureuse. Elle se mariera bientôt avec un garçon frivole, mais sincère.
J'espère que cette lettre te parviendra par ces temps troublés où tout courrier risque d'être intercepté.
Nous pensons bien à toi,
Ta Marika et son époux.




*





Dans la cuisine, préoccupée seulement par le four, les épices, l'eau qui bout, répétant maladroitement les gestes de mes ancêtres, qu'on ne m'a pas appris, je me rassure, tous ces outils pratiques, faciles à employer, consolation de ces objets de métal ou de bois, dociles en quelque sorte, et moi au milieu d'eux à les guider timidement, affairée, oublieuse, comme affranchie de toute parole.





*






Les filles ramènent des camarades de classe à la maison.

Irène les laisse jouer sans intervenir, avec une réserve amusée.
Les gamines s'attachent vite à elle, pour une raison qui lui échappe,
car elle ne se sent pas digne de leur affection.
Elles aiment ses silences complices et ses regards indulgents
quand elles ne respectent pas tout à fait les usages, parlent fort,
se chahutent, rient et chantent à travers le jardin.




*





Irène acheta un nouvel appareil photographique pour capturer le vide

de la maison l'après-midi, les longues routes de campagne,
et le bonheur enfantin. Il semblait qu'elle prît part à tout cet ennui,
toute cette joie par le biais de l'image,
comme si la machine achevait d'abolir, de façon paradoxale,
la distance qui la séparait du monde.




*





Certaines personnes imaginent un retour de leurs absents sous la forme d'un arbre, d'une biche ou d'un oiseau. J'ai cessé d'attendre depuis longtemps. L'espérer aurait été une souffrance. Quand je me penche à la fenêtre, rien de ce que je vois ne me fait signe. Les rosiers qui bourgeonnent sont ce qu'ils sont, de même que le merle noir qui se nourrit de l'églantier. Pas plus ne retrouverai-je d'âme humaine derrière cette fenêtre voisine qui ne s'éclaire jamais.

Il y a une sérénité particulière à contempler un paysage sans rêver qu'il vous parle, un soulagement, comme si toutes les choses qui le composent s'étaient concertées pour ne pas vous troubler. La frustration et la résignation, elles, sont hors de votre champ de vision, à l'extérieur du cadre, et cet ailleurs est effrayant.





*





Les saisons se suivent, les anniversaires sous les arbres, les chaussures des enfants laissées dans l'entrée,

les récoltes et les photographies. Le fils des voisins, du même âge que Sophie, meurt soudainement
d'une maladie foudroyante. On l'enterre. Les filles reparlent souvent du petit mort,
de ce qu'elles auraient voulu partager lui, de son absence à l'école, de sa bonté qui leur manque.
Irène redoute profondément que ses enfants aient hérité de sa tristesse,
et pour éloigner d'elles la tentation d'un long deuil, elle dit que tout s'oublie.




*





Les filles étaient plus perspicaces que leur mère ne l'eût souhaité, et malgré les tentatives d'Irène pour paraître impassible, elles percevaient sa nostalgie.

Adolescente, Sophie la considérait comme une énigme vivante qu'elle s'emploierait à résoudre.
Une conversation sur la littérature lui fournit quelques indices.
Au lycée, la jeune fille étudiait des classiques qu'Irène avait d'abord connus en tchèque, dans des versions qu'elle avait parfois contribué à faire publier.
Sophie lui posa des questions sur son travail d'ouvrière, sa langue maternelle, sa découverte du français, son intérêt pour les livres.
Sa mère lui révéla n'avoir prêté attention à la littérature qu'au contact de son premier mari.
Ilja lui lisait des poètes dont les images l'irritaient, avant que leurs curieux détours ne lui parussent plus familiers.
Parmi eux, un dénommé Jaroslav Seifert, très apprécié dans son pays, mais aussi Apollinaire, traduit par les célèbres frères Čapek.
Ilja récitait les poèmes de ce dernier en français, langue qu'il connaissait parfaitement, afin d'en faire entendre la mélodie d'origine.
Il prenait un plaisir malicieux à impressionner son épouse par de doctes commentaires des traductions existantes.
S'il avait plus longtemps vécu, Irène était persuadée qu'il aurait pu écrire les siennes.




*





Sophie demande, en brodant un mouchoir pour les noces d'une cousine, comment Irène était vêtue le jour de son premier mariage.

Une longue robe bleue cintrée à la taille, une voilette blanche, et un collier hongrois qu'elle tenait d'une aïeule.
Irén, sa grand-mère maternelle, était née à Budapest, où une partie de ses ancêtres avaient prospéré comme orfèvres.
Dans sa tenue de mariée, svatební šaty, Irène avait associé, selon la tradition, des habits neufs ou empruntés à cet héritage familial.
La voilette qui recouvrait délicatement son visage, appelée badeken, était quant à elle issue des cérémonies juives.
C'était une fête très solennelle, où l'on n'aurait su dire si les invités célébraient des noces ou se faisaient leurs adieux.
Irène revoyait sa mère dans un châle de la Belle Époque, ses dentelles surannées sur ses épaules trop frêles.




*





Irène eut de moins en moins de réticences à fredonner en famille, elle qui s'en était longtemps cachée.

Elle avait une voix grêle qui paraissait toujours sur le point de se briser, de s'éteindre dans un souffle.
Les chansons habituellement portées par des voix fortes et expressives avaient la douceur têtue des comptines quand Irène les reprenait,
comme dépossédées de leurs fards, à fois constantes et ténues.
"Elle avait sous sa toque de martre, sur la butte Montmartre, un petit air innocent ... On l'appelait rose, elle était belle, elle sentait bon la fleur nouvelle ...".
Elle aimait les succès d'Aristide Bruant, les mélopées chantées par Damia, et les standards yiddish composés aux Amériques :
elle avait souvent dansé sur un disque phonographique envoyé de New-York par les cousines de sa mère.
"Sheyn vi di levone, likhtik vi di shtern, fun himl a matone bistu mir tsugeshikt ...",
Elle traduisait chaque couplet pour que les filles les comprennent, "beau comme la lune, étincelant comme les étoiles ...".
Ainsi retrouvait-elle par le chant une voix de petite fille, mal assurée, mais vivace ; on croyait même dans ces moments voir son visage rajeunir.




*





Les chants d'Irène m'ont bercée enfant, moi qui suis née de sa fille cadette, Marie.

Je me souviens des dimanches avec ma tante, alors fraîchement divorcée, et ma grand-mère, à nouveau veuve, dans la maison de Sologne.
Sophie m'emmenait à la nuit tombée imiter le hululement des chouettes, pêcher des carpes,
ou simplement tendre l'oreille aux bruissements de la forêt.




*




La voiture de Sophie cahotait sur les chemins de campagne. Grand-mère perdait la vue,
petit à petit, ses yeux étaient de plus en plus fendus, ses paupières étirées,
mais elle ne laissait rien paraître de son infirmité :
"À cet endroit cesse le Berry, les terres fertiles du Berry, et commence la Sologne.
Le sol est pauvre, les futaies clairsemées sont plus irrégulières".
Les voyait-elle encore ? Ou le devinait-elle aux secousses de la route ?
Je m'étais perduadée qu'elle possédait un sixième sens : sa vie était peuplée
de souvenirs et d'intuitions d'un monde imperceptible.




*





Je découvris dans des cartons des disques d'œuvres de Dvořák et Mahler, 
compositeurs nés en Pays tchèques, ce que j'ignorais alors.
Elles servirent de terreau à mes rêves, comme si des images
surgissaient de la musique, des forêts, des créatures merveilleuses, et des personnages romantiques
épris d'absolu, de même que dans les livres que je parcourais avidement.
Devant mon enthousiasme, mes parents décidèrent de m'emmener à Prague.
J'en garde un souvenir teinté d'onirisme, d'une beauté irréelle,
toute en grisaille. Je rencontrai des enfants
et appris à compter en tchèque, jedna, dva, tři ...
Je me sentais des leurs. J'emportais partout avec moi un petit manuel de langue.
J'avais neuf ans. Mes parents ne comprenaient pas d'où venaient ce sérieux,
ce désir d'une culture qui n'était plus la nôtre.





*




J'étais proche de ma mère et de tante Sophie, 

qui présentaient ce curieux mélange de désinvolture et de gravité, propre à celles
qui sont trop tôt devenues adultes, parce qu'elles ont vite percé, même sans en être conscientes, 
certains non-dits de leurs parents.
Celles qui portent en elles un désir de réparation.





*







Il est plus facile de discuter avec ma tante qu'avec ma mère, qui souffre d'avoir connu Irène malade,
dépendante de médicaments contre la dépression, insomniaque, taciturne.
Pour autant, elle m'explique un jour l'importance de la transmission des prénoms
des grands-mères aux petites-filles. Cela se fait dans certaines familles juives,
pour des raisons d'héritage. Irène devait y voir un geste symbolique,
une manière, peut-être, de faire revivre sa propre mère.
D'ailleurs, elle dit avoir hésité à m'appeler Irène.




*




J'accomplis un premier retour à contre-courant,
un dictionnaire à portée de main. Je pris des trains
en Pays tchèques. Les aubes de mars, blanches
à perte de vue, émergeaient à travers les vitres
comme une marée, avant de se retirer lentement.
Et la violence de ne pas comprendre, de ne savoir
expliquer, de s'égarer dans les rues étrangères,
je les connus, des miettes de phrases sur lèvres.
J'avais tout juste vingt ans, et je voyageais seule.
Mais je ne remontai pas le temps : je le répétai
jusqu'à ressentir à mon tour le vertige d'une autre.




*









*




J'ouvre les portes et les tiroirs de la maison de ma grand-mère, au cas où les meubles pouvaient encore contenir des choses

que, plus jeune, je n'avais pas su voir.
Il ne reste pas de livres, ils sont au grenier, chez mes parents ou chez ma tante, parsemés des fleurs sauvages qu'elle y avait séchées.
De la vaisselle, des crayons, des numéros de téléphone, et puis des albums où les photos,
d'abord glissées régulièrement dans les plastiques, ont ensuite été mises pêle-mêle entre les pages.
Mon grand-père à tout âge, ma mère et ma tante, et des groupes de fillettes,
à Sainte-Montaine, Cerdon, Blancafort, Sennely.
De son mari défunt, elle disait qu'il était doux, que sa discrète compagnie l'avait rendue heureuse,
sans avoir le sentiment qu'ils fussent réellement époux.
Il n'y a qu'une photo d'elle, à cinquante ans, les paupières finement ridées, et les lèvres maquillées de rouge,
j'imagine, malgré les tons en noir et blanc, je devine la couleur rouge.
Sa bouche ne sourit pas, ou très peu, et ses yeux clairs me dévisagent et m'évitent à la fois,
comme s'ils n'avaient rien à m'apprendre que d'impalpable.





*




Je fus la dernière à recueillir un secret d'Irène, alors que ma mère attendait mon petit frère.

Dans la famille, il n'y a que des femmes, lui dis-je, des tantes, des cousines, des grands-tantes.
Elle me confia que sa mère avait eu un fils, mort à la naissance. Elle ne s'en était jamais consolée,
et s'était enfermée dans un mutisme obstiné.
Son père lui avait expliqué que les âmes des enfants ressuscitaient dans la nature, ou dans les objets ; elles ne disparaissaient jamais.
Irenka passait des heures à discuter avec les arbres, les rivières, les bouts de bois.
Roulée en boule à ses côtés, je l'écoutais sagement, Irène, Irenka, en quête de ce frère 
qu'elle avait sans doute reconnu en Ilja.




*





Mon petit frère est né et mort le 29 août 1919. Ce jour-là, quelqu'un me tenait par la main, le souffle entrecoupé de sanglots, mais peut-être ma mémoire a-t-elle créé ce moment de toutes pièces ? J'avais deux ans et demi. Mes doigts se refermaient tout à coup sur le vide, et il n'y avait plus rien à mes côtés qu'une ombre qui pleurait. À l'école trois ans plus tard, je me rappelle avoir mentionné cet événement à des institutrices gênées, qui ont prévenu mes parents, ce que je ne souhaitais pas. Ce sont les seuls souvenirs attachés à mon frère. Je crois lui avoir fait la classe, ainsi qu'au chat et aux poupées. Je crois, souvent, lui avoir adressé des prières dans les synagogues plutôt qu'à Dieu. Je crois m'être confiée à lui quand je parlais aux rosiers. Je le crois, mais qui me rendra compte de cette correspondance secrète ? La mémoire du deuil me revient sous forme de jeux honteux, de dialogues solitaires, d'éclats de rire étouffés. Mémoire clandestine d'un frère aussi réel qu'un battement d'ailes au loin, une entité divine, ou le murmure d'un monde ancien.





*





J'ai fouillé les archives, voyagé en Pays tchèques après la mort de ma grand-mère,

feuilleté des ouvrages, lu des états civils, interrogé des familles.
Je n'ai retrouvé de lui qu'une simple photographie.
Une main posée sur un livre avec une certaine coquetterie, un air espiègle, de grands yeux expressifs.
Toute ma famille maternelle était apparentée à cet homme, ce double, cette ombre, qui tenait lieu de père, de frère, d'époux,
personnage principal de la vie d'Irena.
Je photocopiai le document, et regagnai ma chambre d'hôtel.
Dans le soir pragois, le ciel était si bas qu'il semblait doucement caresser la terre.





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