En guise de veillée




















Les voix



Ce soir au jardin quelque chose remuait dans la pénombre, et je sentais sa prudence, sa peur même au milieu des herbes. En m'approchant doucement, j'ai vu deux yeux dorés fixés sur moi. Une chatte, si j'en croyais son pelage aux taches brunes, blanches et noires. "Et bien mémère, qu'est-ce que tu fais ici ?", lui ai-je dit tout bas, par réflexe, il est vrai que ces paroles étaient parfaitement vaines. Elle semblait bien portante, nourrie et choyée, une jolie dame de compagnie. "Et bien mémère", j'ai entendu dans ma voix les intonations des femmes de ma famille, amusées et tendres pour tout être vivant, le vocabulaire aussi ("mémère" est un mot que je n'emploie jamais). C'est drôle, ai-je pensé, qu'un bref rapport aux bêtes nous rappelle les liens profonds qui nous unissent aux nôtres, qu'il fasse affleurer des voix qu'on croyait effacées. Sans doute est-ce parce que nous leur parlons comme on nous a parlé, enfants ... À peine ai-je eu le temps de m'expliquer ma surprise que la chatte s'en est retournée dans l'obscurité.

















Veille



Tu es sur le seuil, à quelle heure meurs-tu, quelle seconde, nous attendons anxieusement le coup de fil qui annoncera ton décès définitif, constaté, officiel, après cette longue traversée, la tienne, la nôtre, puisque ton agonie nous la partageons de loin, mais cela le sais-tu, ces choses-là se transmettent-elles d'une manière ou d'une autre, je ne croyais pas que la mort était parfois si lente, et qu'il était si dur de ne plus pouvoir te dire "je t'aime".









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Nos linges



L'annonce de ta mort, le matin, au réveil, après un moment d'hésitation, et puis cette simple phrase relayée au téléphone : "Il est parti cette nuit".

Je trie les draps dans l'armoire pour m'occuper l'esprit. Le plus beau d'entre eux appartenait à une arrière-grand-mère paternelle, qui pour l'ajouter à son trousseau de jeune mariée, y avait brodé ses initiales : "LMV". La toile de qualité n'est pas abîmée, mais elle a légèrement jauni. Je la passe à l'eau de javel et l'essore avec soin. Viennent ensuite les taies d'oreiller qui me rappellent mon enfance, avec leurs fleurs effacées par les machines, leurs couleurs délavées, et leur usure qui les rend presque transparentes. Mes parents ne les utilisent plus, sans néanmoins pouvoir se résoudre à les jeter. Il y a enfin les housses dans lesquelles dormaient les invités, amis, frères et sœurs, beaux-parents, cousins, que l'on choisissait particulièrement délicates en signe d'hospitalité.


Ces linges sont nos souvenirs, notre intimité passée, que l'on plie et range sur des étagères, que l'on déploie pour l'étendre sur des fils, que l'on oublie ou répare. Nos êtres qu'ils bercent, réchauffent ou protègent disparaissent, mais eux demeurent en héritage à la merci du temps. Je voudrais retrouver ces draps qui ont recouvert tes rêves, tes mouvements, ce corps tangible et vivant que je ne verrai plus. Il ne me reste que des objets.









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Madame Raymond V.



Je n'ai pas connu ma grand-mère paternelle, mais j'ai passé une partie de mon enfance dans la maison qu'elle a léguée à mes parents. Une propriété sans prétention prolongée d'un jardin, et décorée dans le style des années 70, avec ses murs tapissés de papier peint à motifs. La vaisselle en porcelaine de Gien, les habits et les photographies sont restés à leur place, ainsi que les objets de dévotion auxquels elle semblait tenir, bien qu'aucun de ses descendants ne fût pratiquant. Son nom, Madame Raymond V. (à l'époque, on ne se désignait que comme épouse) est encore écrit sur la sonnette.
C'est là que ma grand-mère se trouve tout entière. L'ordre inchangé de la maison laisse penser qu'elle aurait pu revenir un jour, en chair et en os, et pourtant on l'a enterrée dans le cimetière communal, quelques mois avant ma naissance.

C'était il y a trente ans. J'y songe en changeant les draps des lits et en utilisant ses vieux outils, à peine usés par le temps, mais emprunts de l'odeur des vieilles bâtisses de campagne. J'arrose les arbres qu'elle a plantés, en cueille les fruits, en arrache les sauvageons, les feuilles brunes et les bourgeons fânés. Je médite dans son jardin étendue sur le sol, quand vient l'heure bleue et que seule Vénus brille entre les branches du cerisier. J'aime que le silence n'y puisse être complet, entrecoupé de chants d'oiseaux, de bruissements secs et du battement des portes que j'oublie de fermer.

Je ne suis pas orpheline de grand-mère. L'existence la plus matérielle m'évoque une présence ininterrompue, une compagnie, une filiation et, quoique peu superstitieuse, je la sens guider mes mains lorsque je tente de l'imiter sans même l'avoir jamais vue.
Je me souviens d'un rêve que j'ai fait petite fille. La chambre de ma grand-mère était intacte, et vide de toute présence humaine, si ce n'est qu'un esprit observait la scène, le vent s'engoufrant dans les rideaux, le soleil inondant le lit. Je n'ai pas su deviner s'il s'agissait d'elle ou de moi.









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Biographie d'une aïeule



Marie-Marguerite, sage-femme, née à Pothières en 1798, tu ne savais pas signer. Sans doute n'avais-tu pas reçu de véritable instruction. D'autres se sont pourtant formées auprès de toi : tes filles, soigneuses et attentives, aux mains habiles, aux mouvements précis, et les filles de tes filles sur des générations. Un art que de mettre au monde, c'était là votre commun savoir, réputé, reconnu sur les états civils. L'un d'eux te représente d'ailleurs, à l'occasion d'un mariage, ondoyant un enfant. Vous aviez ce pouvoir sacré d'accorder le baptême, vous dont les yeux fatigués n'auraient su lire la Bible. Vous avez été enterrées quelque part, on ne sait où, rappelées seulement, dans les cimetières locaux, par ces dizaines de noms que vous avez fait naître.









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Sète 



en cet automne
automne
de feu
je reviens
de la verdure
des chuchotis
comme si c'était
possible si
de plus en plus
distant 
il brûle
l'orage la pluie
le sourire 
à la fenêtre
le train de nuit
longe la mer
houle roucoule
rêve d'envol
de grands pigeons
blancs aïeuls 
silencieux 
dans l'insomnie
intimident
les fruits mûrs 
le sang des figues
distille en moi
le miel 
que tout
me soit présent
que tout éclate
car il arrive 
qu'une abeille
s'affaire encore 
dans un coin de
splendeur










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L'ivraie



"Les jours de vent à la nuit tombée, on entend des fantômes parler" me disait mon frère dans le jardin de nos grands-parents maternels, alors que bruissaient les feuilles du châtaigner. "Les arbres nous transmettent des messages". C'est ainsi que ces lieux furent déclarés hantés, des voix basses et légères les traversant le soir, quand je sortais de la boîte d'observation "astronomique" mes lunettes en carton et que je m'étendais dans l'herbe, le visage tourné vers les étoiles. L'environnement n'était pas muet, il était complice. Les arbres, je les considérais avec un mélange de crainte et de respect, redoutant les mauvais présages, mais également curieuse de recueillir des confidences. 
J'avais alors quatre ans. Je connaissais par cœur chaque recoin de la propriété : les allées de roses, le hêtre où me percher, le potager, la fosse aux légumes pourris, les cerisiers espacés, les boutons d'or, les refuges. À l'intérieur, gardée par les murs épais, la chambre à l'horloge arrêtée, ses poids immobiles comme des planètes dorées suspendues dans leur course. On ne quittait toujours ces lieux qu'avec chagrin. Pourtant, ils recelaient aussi des pièges, provoquant chutes, écorchures et brûlures ; des plantes qu'il ne fallait pas toucher, et encore moins avaler. Ce fut là aussi que peu à peu, grand-mère s'affaiblit, jusqu'à ne plus pouvoir marcher. Elle mourut à l'hôpital en plein hiver, loin de chez elle, et c'est comme si le froid s'était engouffré durablement dans la maison, comme si les pièces s'étaient mises à geler, aussi figées que l'horloge. Je rangeai mes lunettes d'astronome. Il n'y avait plus rien au ciel à regarder, puisque je ne pouvais y deviner grand-mère.


Nous revînmes dans cette propriété pour rendre visite à grand-père, même s'il préférait recevoir chez sa nouvelle compagne, habitant une autre ville. Le jardin était ordonné comme dans ma petite enfance, débordant de fruits et de fleurs : il constituait une image assez exacte du passé. Les fantômes, quand à eux, continuaient à chuchoter plus près de notre oreille ; on aurait même dit qu'en nous, ils s'étaient confondus. Peut-être était-ce un sortilège de cette tristesse que nous ressentions dans l'anticipation d'une perte, d'une séparation définitive avec ces murmures, ces arbres, ces meubles lourds de campagne. Peut-être étions-nous les acteurs de réminiscences à venir. Il y a des lieux où l'on ne revient que pour y fabriquer des souvenirs. Des lieux que le deuil a déjà envahis ainsi qu'une herbe invisible, l'ivraie des regrets,  une douceâtre nostalgie. Tout le monde savait qu'un jour, la maison serait vendue.




















Sans tombeau



Il nous manque une image : celle de ta fin.


Celle du visage que la mort te composa, ou que tu lui offris, 

la dernière pièce d'une vie qui demeure suspendue.

Béance de la disparition, douloureuse pureté

La mort réduite à la rumeur, la ritournelle de l'absence.









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La maison du céramiste



Tu parlais de ton grand-père potier, des gestes que tu avais hérités de lui, cette manière caractéristique de saisir les objets fragiles, comme il le faisait sous tes yeux d'enfant. Que tenais-tu d'autre de lui ? Tu ne savais pas, tu ne l'avais pas bien connu, et une vie est mince, elle livre peu de traces. Même ses pots, bols et vases s'étaient éparpillés, tu n'en possédais pas un seul. Ta mère t'avait raconté qu'il creusait lui-même la terre pour trouver de l'argile, et devait s'armer de patience pour voir le fruit de ses créations. Je ne t'interrogeai pas davantage tandis que nous traversions une futaie de hauts arbres forts. Le soir recouvrait la forêt d'une ombre pourpre annonçant l'automne. C'est à cette heure que nous avons aperçu des pendus, ou des épouvantails, après tout ils étaient plantés dans le sol et non accrochés par le cou. Des bonshommes aux visages bricolés de tôle, de verre et de plastique, en compagnie de croix, de tipis et d'hélices. Des statues formées de matériaux récupérés, puis laissées à l'abandon. Drôle de cimetière. Tu me confias que les ruines de la gaieté t'attristaient plus que celles de la gloire, et que ces sourires tordus te mettaient mal à l'aise. "C'était la maison d'un céramiste, mort il y a dix ans". Un cimetière ne se visite certainement pas, on s'en éloigne en silence et on lui tourne le dos. Nous avons repris notre route.









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Lointain pays



Je parle encore de toi. Je te parle encore. Au présent, comme si tu étais vivant, et qu'il était possible de t'appeler sur ton portable, plaisanter avec toi, te donner des nouvelles. L'annonce de ton décès était si abstraite, si dénuée de preuves, que je n'ai pu y croire. Ta maison mise en vente, tes habits, même ta tombe, tout cela existe comme dans un conte dont les personnages se retirent, nimbés dans un bonheur qui ressemble à la mort. Une promesse glaciale et blanche, lointain pays feutré. C'est là-bas que tu es : j'en ai d'ailleurs rêvé, de ce paradis où tu étais entouré, de rires, d'arbres et de chants. Seule pièce à conviction, un flacon que tu m'as offert, et dont je me refuse à respirer l'odeur. Ton corps, à ce parfum, manquerait.









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L'instituteur de l'Aube


À Georges Leclerc, exécuté le 5 août 1944.



Je ne sais pas pourquoi son histoire m'est revenue à l'esprit.
La borne de recyclage textile dégorgeant d'habits, sans doute, ou la couronne de jasmins achetée près du cimetière,
pour moi seule. Un 11 novembre, mais je n'y songeais pas.
Ce récit commençait comme un triste conte de fées :
un couples d'instituteurs dans un village de l'Aube
donnait des chaussures aux enfants pour leur permettre d'étudier,
car beaucoup n'osaient se rendre à l'école pieds nus.
Un homme, une femme, aimés et respectés (une image d'épinal des fameux "hussards noirs").
Ils allaient frappant aux portes pour chercher les élèves
que les familles gardaient pour les travaux des champs,
petites mains peu coûteuses qui glanaient des épis, cueillaient de maigres fruits, aidaient aux semailles.
Les instituteurs ne les abandonnaient pas : ils obtiendraient au moins le certificat d'étude ;
ainsi ma grand-mère eut-elle école jusqu'à 13 ans, chaussée des souliers éculés qu'on lui avait offerts,
avant de travailler en tant que couturière, mal payée certes, mais instruite.
J'imaginais un beau tableau pour clore leur histoire, un couple retraité, ayant accompli son devoir.
Une plaque leur rend toutefois hommage sur le mur d'une mairie.
Dans les années 40, les activités résistantes du mari furent dénoncées aux Allemands,
qui réunirent des habitants sur la place du village. Ils fusillèrent le professeur
sous les yeux des élèves. C'est ma mère qui me l'a dit. 
Je me suis souvent demandé ce que ces enfants étaient devenus, après le meurtre. Je me le demande encore,
et je compte sur mes doigts : quatre-vingts ans passés, quatre-vingt-dix.
Il est impossible d'honorer qui que ce soit de ma couronne de fleurs, 
achat profane, égoïste, impropre à une cérémonie.
J'aurais plutôt voulu fabriquer des chaussures, de simples chaussures,
pour en couvrir les pieds des morts.









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La mémoire du corps est régulière comme une horloge. 
L'air encore lourd de neige, les camélias et les bourgeons de roses.
Une tristesse s'est élargie dans ma poitrine, caillou jeté dans l'eau, dépourvue de causes ap-
parentes. Des cercles concentriques de sentiments à la surface. 
J'ai regardé les bourgeons, les fleurs rouges, stupéfaite. Ce tableau délicat, paisible, l'odeur de flétrissure mêlée à celle du renouveau. 
Et je me suis souvenue. La mort 
de mon grand-père, juste après Pâques, ce jour précis l'année dernière. 
Mes sens en avaient gardé la trace, de ce moment d'avril, désormais plein de lui. De sa perte, 
si la perte a un parfum, si elle a une saison.










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L'un de mes ancêtres paternels s'appelait François-Lazare. Or, tous les aînés avant lui portaient le simple prénom de François. Ma mère, inlassable généalogiste, a fini par comprendre pourquoi : il a failli mourir à la naissance. Enfant ondoyé, il est resté de constitution fragile. Sa survie miraculeuse lui a sans doute valu d'être identifié à Lazare, ce personnage ressuscité de l'Évangile selon Luc. La symbolique me fascine : l'inscription dans l'état civil non seulement d'une naissance, mais d'une renaissance, comme s'il était venu au monde pour échapper à la mort.

Lazare doublement Lazare grâce à la généalogiste, qui, retraçant avec minutie ces existences modestes, les arrache à l'anonymat.










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La maison des grands-parents



le vent fait cligner de l'œil 
le soleil de novembre 
et le ciel bat de l'aile 

on avait dit pourtant 
qu'on ne parlerait plus 
ni du ciel ni du soleil 
ni même du vent d'automne

des versants des nuages 
si doux qu'on en rêve 
de cette partie de luge 
qu'on s'était promise autrefois 

la maison est vendue
les cousines sont éparpillées

ce sont poèmes inachevés 

les fenêtres où le bleu sombre 
le battement de leurs cils 
avec l'œil qui sourit 
et l'œil qui oublie déjà 

l'été les noyaux d'or 
que dénudent les oiseaux 
et l'espacement du cœur 

pour lequel tout est repos










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Dans le deuil, les objets conquièrent une mémoire inattendue. Cette petite pendule en plastique, la même que de mon lit d'enfant je regardais tourner, tourner, jusqu'à ce que je m'endorme. Le thermomètre en forme de poisson qui servait à mesurer la température du bain. Choses futiles et si précieuses pourtant, comme des indices, des ruines. Chacune se révèle simultanément sous deux jours : ce qu'elle m'est et ce qu'elle m'a été, sans distance, dans un court-circuit temporel. Chacune restitue un peu de la chambre feutrée, de la baignoire rose où elle se trouvait, toujours et irrémédiablement attachée à ces lieux.

Je ne reverrai pas la maison, mais je garderai l'horloge, et le thermomètre ...










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J'écoute ma mère raconter les histoires de famille, qu'elle a soigneusement recueillies. L'un de mes aïeux, abandonné par ses parents, volait de ferme en ferme la nourriture des animaux. Livré à lui-même tout petit, il luttait avec les porcs pour un morceau pourri, un peu de pain, de quoi survivre. Peut-être est-ce pour cela que ma grand-mère, sa fille, ne supportait pas qu'on causât du tort aux enfants. Il y avait en elle une colère tenace contre le dénuement où l'on pouvait les laisser, contre la violence qui leur était infligée. Quand mon grand-père est parti combattre en Allemagne à la fin de la guerre, elle l'a supplié d'épargner les plus jeunes, de ne rien faire qui pût les meurtrir, elle que l'Occupant avait pourtant traumatisée.

Il semble que des colères coulent comme des alluvions d'une personne à l'autre, plus vives que le sang. Je ne peux supporter la souffrance des enfants.











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Les pavots noirs ont fait leur nid en toi
comme une nuée de merles.
Tu déniais au ciel tout droit sur ton âme ;
tu ne reconnaissais que la terre,
la terre, et le passé perforé de chagrin.
Ce poinçon de la mémoire, jusque 
dans ton sommeil. Je lutte contre les oiseaux 
qui me guettent depuis ton corps,
et la tête courbée des pavots, 
champs de cendres
d'un pays dont je n'ai pas connu le feu.
Désormais, tes pupilles sont éloignées de toi.
Désormais, je dénude les fruits d'hiver 
pour retrouver leur trace.
Semblable à une nuée d'oiseaux.
Mais avec la terre, tu n'avais fait de pacte
qu'avec la terre.










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Je prends une photo de profil pour me rassurer.
Mon visage n'a pas changé, il n'a pas changé,
La face d'une pièce aux bords un peu usés.
Dans le miroir apparaît la beauté de ma grand-
mère, de mon arrière-grand-mère. Le même
visage, la même beauté, que rien ne peut figer,
mais qui coule ainsi qu'un rivière à travers 
les années. La même rivière, les mêmes reflets.










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Boutons d'or



Je retourne peu à l'enfance, qui m'a pourtant laissé de nombreux souvenirs, d'anniversaires et de jours ordinaires, de tendresse et de coups. Mon enfance ne m'est pas un refuge, car elle percevait nettement, cruellement, ce qui piétine, efface, meurtrit.

Le seul îlot que je regrette aujourd'hui, c'est la maison de mes grands-parents maternels dans la campagne près de Nemours, et notamment ses boutons d'or. J'aimais ce nom, rond et sonore, et la couleur jaune que j'associais aux joies douces, à la gaieté tranquille. Ils poussaient derrière la maison parmi les herbes folles, sur un terrain légèrement ombragé par un saule pleureur. Il m'était interdit de les cueillir à cause de leur toxicité. Une fois, je m'étais frotté les mains contre eux, ce qui avait provoqué la colère de ma grand-mère : j'avais la peau couverte de cloques.

Quand je peine à trouver le sommeil, je me rappelle ce moment où, repentie, je m'étais assise près des boutons d'or, à distance respectueuse de leur poison, pour écouter le vent passer. C'était une belle journée de printemps où couvait un orage. Les fleurs brillaient comme de petits soleils têtus.









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