Le corps dansant







L'extase



À la nuit tombée, dans l'encadrement de la fenêtre, elle regarde sa silhouette danser. Elle observe la manière dont ses bras se lèvent pour mimer un envol, l’allongement de sa nuque, le balancement de ses hanches. Chaque mouvement lui rappelle un personnage qu'elle incarne en société, ou un lien qui l'unit à quelqu'un. Pencher sa tête sur le côté fait surgir en elle l'amante, se cacher de ses mains est un geste enfantin. Tout ce qu'elle est, elle le recueille, et le révoque, l'espace d'une chorégraphie. Les lumières des immeubles d'en face percent son corps de points blancs et dorés. Elle ne peut les percevoir comme les signes d'existences autonomes ; elle joue avec elles, ses breloques, ses parures, ou les compagnes qui, entraînées dans sa danse, forment un ballet autour d'elle. Certains soirs néanmoins, elle s'approche de la vitre pour voir la lumière s'agrandir, se propager, se fondre dans son visage, jusqu'à ce que ses traits à leur tour disparaissent. Il ne reste plus alors que la rue aux éclairages réguliers, un paysage urbain seulement troublé par une buée. Ainsi sa présence à elle enveloppe-t-elle la ville qui le jour lui échappait : elle se couvre de son haleine, et palpite. Est-ce pour cela qu'elle la trouve si sensuelle, malgré sa froideur de pierre et ses néons blafards ? Elle aime faire corps avec ce qu'elle regarde, ne pas sentir les images à distance d’elle ; peau contre peau. Ce doit être cela, savoir photographier, mais elle ne l’a jamais appris. Elle s’unit à la nuit et, l'extase passée, elle ferme les rideaux.










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Dominicale



L'hiver est renouvelé de neige d'un soupir régulier. Lumière endolorie, de vertèbre en vertèbre mon dos se déroule, s'allonge face à la fenêtre. Le froid me caresse. Le désir éveille mes yeux dans la joie sans savoir. Des cheminées d'usine ne fument pas le dimanche, le ciel est clair et nu, on aperçoit de loin les contours des immeubles. Le verrou est tiré sur la ressemblance de la nuit. Petite chose qui regarde : mon corps, le dos droit, comme un poème qui se souvient. Face à la ville, je cherche un équilibre, vertical, vertical dans la lumière endolorie.










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Enfances dansées




La découverte du corps



Assise par terre, le front penché vers mes jambes tendues, c'étaient d'abord des fourmillements qui remontaient des orteils aux mollets, une tension entre les omoplates, une crispation dans le cou, puis un relâchement progressif, la mollesse succédant à l'effort. Je m'amusais à nommer tout bas ce muscle froissé par-ci, ce nerf douloureux par-là, comme si j'avais développé une oreille intérieure à l'écoute des frémissements de mon corps. Je ne pensais pas qu'aucun instrument médical pût m'apporter un savoir plus fin et plus précis que ce sixième sens, source d'attention et de plaisir, mais également de fierté : cette connaissance vigilante et émerveillée de ma personne m'appartenait entièrement, du haut de mes sept ans. On ne pourrait ni me la dénier, ni me la retirer. 




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Chorégraphies



De longs après-midis, je répétais chez nous les gestes appris en cours, mais dans un ordre différent, et en y ajoutant des épaulements, des ports de bras ou de simples respirations. La profondeur d'un plié, le temps d'une arabesque s'en trouvaient transformés, comme un paysage varie en fonction de l'heure et du climat. Je tentais l'une après l'autre des compositions diverses sur une musique imaginaire qui mêlait de vieux refrains. La plasticité des mouvements ne cessait de me surprendre par ses enchaînements, ses associations, ses détails ténus dont les répercussions se faisaient pourtant sentir dans l'ensemble du corps. J'avais alors le sentiment de voir ma peau frissonner à l'unisson de l'espace ainsi qu'en une métamorphose, entraînant l'air, le sol, la lumière dans un même tourbillon.




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Le corps commun



J'appris néanmoins que la danse n'était pas la poursuite d'une rêverie solitaire dans le grenier de la maison, la tête pleine d'images et de musique. Chez nous comme en cours, je n'étais pas concentrée sur mes seules émotions, mais également attentive aux autres : mon frère, en premier lieu, et les camarades auxquels nous nous étions liés. Nous découvrions comment nous accorder pour esquisser un pas de deux, nous répartir dans l'espace pour ne pas nous gêner, et former de beaux ensembles, ces tableaux aux lignes nettes, aux proportions équilibrées, aux rencontres parfaitement amenées. J'épiais du coin de l’œil sur quelle jambe mes amis s'appuyaient, comment leurs bras s'apprêtaient à se tendre, et dans quelle direction leurs épaules s'étaient tournées, ou alors, sans même les voir, je les sentais, par la peau, par l'oreille, prête à réagir pour que nos mouvements s'harmonisent. Peu à peu, je comprenais que j'appartenais à un corps plus vaste, et que séparée d'eux, leur absence continuait à déterminer mes gestes, comme si toute chorégraphie ne pouvait être qu'écoute, soupçon de l'autre, dialogue.

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