Ježibaba [en cours]











Son prénom, elle l'a toujours mal porté.

"Irena" εἰρήνη signifie, en grec ancien, "la paix".

Elle est née en temps de guerre, en 1917, dans ce qui était encore l'Empire d'Autrice-Hongrie.

Son deuxième prénom, Reizel, est celui d'un personnage de la Genèse.

Elle affirmait être insensible aux questions religieuses.

Irena comme Reizel la couvrent néanmoins d'une aura antique, mi-déesse mi-matriarche.

Petite fille, elle était si réservée qu'elle passait ses journées à rêver, sans chercher à communiquer avec quiconque.

Adulte, elle n'aimait pas raconter son enfance.






*






Elle avait, de ses premières années, gardé une mémoire précise, 

même si elle se plaignait parfois que ses souvenirs aient gravité

autour d'un centre obscur, qui absorbait ses pensées.

C'était cela qui lui était revenu quand elle était devenue mère.

Non les manières de ses aïeules, mais l'éclipse, le manque.






*






Petite enfant, on la disait intrépide.

Irenka n’avait pas les moyens de s’en assurer.

Elle ne se rappelait que sa peur bleue des ruses 

de Ježibaba, dont le seul nom l’épouvantait.

Elle dormait la tête écrasée sous son oreiller,

le corps immobile sous ses draps,

afin que la sorcière ne pût l’apercevoir 

si d’aventure elle passait dans sa chambre.

Irena fut plus tard une adulte craintive,

comme si l’ogresse allait la rattraper : 

dans la vaste forêt du monde où elle espérait 

se cacher, Ježibaba ne cessait de la poursuivre.






*






« Ježibaba a deux visages », expliquait la mère d’Irenka.

« Un instant elle sourit, le suivant, elle te tue ! ».

C’était justement ce sourire, trompeur et pervers, qui terrifiait

la petite fille, au point d’en cauchemarder la nuit 

quand elle parvenait à dormir (elle souffrait d’insomnies

fréquentes, et ce, dès le plus jeune âge).






*






« Le petit chaperon rouge n’est pas mangé 

par le loup, mais par sa grand-mère », 

avait observé Irenka, relevant le nez 

de son album de contes adaptés des frères 

Grimm ou bien de Charles Perrault.

Elle était persuadée de l’innocence du loup,

sur lequel il était facile de rejeter la faute.

« La grand-mère, c’est sûrement Ježibaba ».






*






Son ample casquette enfoncée sur les yeux,

elle parlait à ses amis imaginaires, dont la plupart

ne devaient pas la quitter à l’âge adulte.

Comme possédée, elle tournait sur la place

près de l’immeuble où ses parents logeaient.

Jesenka l’effrontée, Vlastimil le rêveur,

leurs débats étaient passionnés ;

quant à leurs confessions, elles semblaient 

emprunter un langage inhumain,

cliquetis de machines ou gémissements de bêtes.






*






Avait-elle été heureuse ou malheureuse ?

Son enfance, elle n'y était pas.

Elle n'aurait su la décrire, ni cerner

ses sentiments, surtout pas en recourant 

à cette alternative, malheureuse,

heureuse. Elle s'était absentée. 

Elle se demandait même parfois

ce qui s'était passé.






*






Ježibaba vit dans ma maison. Elle mange à ma table. Elle couche dans mon lit. Je ne peux croiser son regard, bien qu’il me soit familier, et je tais tous ses noms. Les loups boivent au creux de mes mains. Sur mes épaules, il y a une ombre, dont je ne peux m’éloigner. L’ombre est trop large et trop lourde pour le dos d’un humain.






*






Elle ne savait pas pourquoi les histoires d’enfances idéales

lui échappaient, comme si lui manquaient les lunettes pour en voir 

les contours, la grâce inaccessible. Elle tentait de les lire,

mais cela ne l’intéressait guère, ce qu’elle imputait aux aventures 

champêtres qui étaient souvent le lot de ces enfants enjoués,

bonheur qu’une petite fille des villes ne pouvait pas connaître.

Mais toutes les rêveries bucoliques n’étaient pas si gaies. Dans Babička de Božena Němcová, Viktorka quittait son village

pour vivre en ermite ou en enfant sauvage là où les folles

s’exilent, c’est-à-dire dans la forêt. Elle chantait des berceuses 

à des nourrissons absents, et guidait vers l’au-delà 

ceux qui peinaient à mourir, en leur glissant une pivoine

entre les doigts. Un autre livre, Nehody malé Žofie,

Les malheurs de Sophie, était traduit du français.

C’était une édition du début du siècle, à la couverture brunissante. 

Hřaběnka de Segur, Sophie de Rostopchine, dépeignait 

dans des vignettes d’une cruauté certaine, l’enfance d’une fillette 

qui portait son prénom. Tout commençait par une poupée, 

représentée d’ailleurs sur la couverture défraîchie.

Elle perdait ses yeux, aveuglée par le soleil, puis ses cheveux, puis

un bras, et enfin ses deux jambes. Une chute d’un arbre

achevait de la défigurer : et c’était tout son visage qui éclatait 

en morceaux. Sophie ne pleurait pas sur la dépouille de sa poupée.

Irena, elle, sanglotait quand elle lisait ce chapitre.






*






Cette incompréhension pour les histoires d’enfances heureuses

se mua, à l’âge adulte, en une rage muette,

ridicule à ses yeux. Elle ne comprit que tardivement 

l’objet de sa colère, la connivence que les auteurs escomptaient tisser,

autour d’une nostalgie commune pour un monde disparu.

Elle rejetait de toutes ses forces cette entente implicite, et le lyrisme 

correspondant, dont elle était exclue.

C’était un langage qu’elle refusait de parler.






*





L’enfance non représentable ainsi que

champs de ruines — 

ce qui eût signifié qu’un jour, 

quelque chose eût été beau

(monument du bonheur passé).






*






Sa famille habitait un appartement moderne

près de la place Lobkowicz,

qui devait changer d’aspect avec la construction

d’une école fonctionnaliste en 1936.

Sous le patronage des Saints protecteurs 

contre les épidémies de peste, 

le quartier comprenait aussi un grand cimetière,

nommé d’après le village qui correspondait jadis 

à cette partie de Prague.

Irena s’y promenait la nuit

dès le plus jeune âge, sans crainte des rôdeurs,

cherchant dans le bourdonnement 

d’une ville jamais tout à fait assoupie

le ravissement en soi comme forme de l’oubli.






*






Elle pouvait énumérer

tout ce qui l’effrayait :

le sourire de Ježibaba,

recevoir du courrier, 

dormir, 

ne pas dormir,

les armes par destination,

les escaliers,

les chiens,

le feu, 

le noir,

le vide, etc.

Mais de la nuit dans la ville,

du dénuement, de l’inconnu,

elle n’avait pas peur.






*






Comme si le courage de vivre 

impliquait que la peur migre

dans une constellation d’objets.






*






Elle prenait le tramway seule. Les allers-retours

sur les lignes ne duraient qu’un instant

quand ses pensées affleuraient à la surface.

Le cahotement des machines ne la perturbait pas,

ni le défilé des lumières, ni le chahut de la ville.






*





Rue Lazarská, au point central des lignes de tramway de nuit

où Irenka devait souvent passer lors de ses promenades

dans les transports pragois, elle s’était perdue enfant, 

mais en plein jour. Il avait suffi d’un moment d’inattention

pour que ses parents disparussent dans la foule.

Elle avait longuement arpenté la voie cintrée d’échafaudages,

en ce quartier très fréquenté de la capitale.

Les badaux ne daignaient pas lui jeter un regard,

bien qu’elle n’eût pas plus de quatre ou cinq ans.

Un vieil homme lui demanda enfin où était sa famille.

Elle répondit alors : « Ils m’ont abandonnée »,

ce qui fit rire sa grand-mère à qui l’anecdote fut confiée,

et qui, à son tour, la raconta de nombreuses fois.






*






Trouver les moyens de se dérober dans le noir, de reculer si loin en soi qu’on échappe à la transparence d’une vie exposée.






*






Calme et avisée comme la reine Libuše

sous les tilleuls de la cour de l’école,

Irenka parlait aux autres enfants 

à la manière des adultes, disaient 

avec admiration certains parents d’élèves.

Quoiqu’elle ne se traduisît aucunement 

en termes de prouesses scolaires,

cette maturité était aussi prodigieuse 

que les rameaux de noisetier

qui fleurissent en automne,

sagesse hors de saison (Irenka devait rester 

une femme hors de son âge).

Ses camarades attentifs l’écoutaient

en cercle raconter des histoires,

de fées et de forêts, de lacs ensorcelés,

avec la nostalgie de ce qui n'adviendra pas.

Dans la forêt, il est une sorcière,

qui marie princesses et paysannes,

mais jamais ne se mariera.






*






À l’école de la jeune Tchécoslovaquie,

elle fut une élève discrète et rêveuse,

ni cancre, ni tête de classe, une bonne élève 

ordinaire, qu’on vilipendait uniquement 

pour son étourderie. À 11 ans, elle poursuivit 

en école professionnelle.

Elle aimait les lieux dédiés à l’étude,

les rituels scandés par les maîtres successifs,

les règles de vie en commun,

les méthodes d’apprentissage,

ce système de normes tacites ou rappelées 

sans cesse, qui donnaient ordre et sens

à ce qui, autrement, serait resté informe,

ses années d’adolescence.






*






La jeune Eliška s’était attachée à elle. De beaux cheveux 

sombres, des épaules rondes, couleur d’or blanc.

Les deux adolescentes étaient fort dissemblables,

Irenka plus frêle et réservée que son amie, et très laide,

de son propre avis. Ela était très courtisée ;

les hommes l’abordaient déjà le sourire en coin.

Après l’avoir reçue, le père d’Irena n’avait pas été avare 

de remarques, « un corps à tomber par terre ». 

Il l’avait accueillie d’une politesse enjôleuse,

et ses manières d’une excessive amabilité 

firent honte à sa fille, qui se mordit la lèvre au sang.

Un matin, elle plongea ses yeux dans ceux de son amie :

« Ne reviens pas chez moi ». D’abord interdite,

la jeune fille hocha la tête. « C’est à cause de ton père ? ».

Son visage sincère et doux avait un air presque adulte.

Ela ne revint pas. Elles restèrent bonnes camarades, 

flânant ensemble de temps en temps 

dans les quartiers modernes, où elles discutaient de sujets

anodins ; puis un déménagement les sépara tout à fait.






*






Dans une couloir de l’appartement familial,

Irenka posait sur une photographie 

dans une robe courte, les jambes écartées,

une perruque blonde sur sa tête.

Neuf, dix ans. Des chaussures à talons 

trop grandes pour ses pieds d’enfant.






*






Parfois elle ressentait dans le creux du ventre une douleur,

elle se sentait nauséeuse, et la famille en plaisantait,

« Enceinte à douze ans, déjà faite pour la rue ».

Un malaise indéfinissable, qu’elle aurait voulu vomir ; 

et c’est ce qu’elle faisait sans qu’on l’aperçût :

dans la propriété que possédait sa grand-mère,

elle crachait au fond du jardin les grands repas de famille,

et s’allongeait dans l’herbe en attendant que se dissipent

les derniers accords des fêtes.






*






Plus jeune, elle n'était pas avare de critiques envers les femmes, 

en recourant aux lieux communs qu'on dirait misogynes (cancanières, coquettes, capricieuses, imprévisibles ...).

Les femmes maternantes et douces, elle les appelait "les vaches".

Elle préférait nettement la compagnie des hommes, et il est même possible qu'elle ait regretté son sexe.

Elle disait qu'elle imitait en cela le discours de certains proches,

mais qu'il s'y mêlait également la peur d'enfanter à son tour, la honte même d'y songer.






*






Dans le cimetière d’Olšany, entre des tombes

anciennes dont personne ne prenait soin,

s’était formée une petite mare sombre 

où flottaient quelques nénuphars.

Sans terre, dans un refuge improvisé,

ils avaient pu s’épanouir le temps d’un

ou deux étés, ces nymphéas miniatures, 

qu’Irenka considérait comme des miraculés.






*







Le Sokol, le mouvement des « faucons »,

qui s’adressait aux femmes

aussi bien qu’aux hommes, suscitait

chez elle une vive curiosité. Les clubs 

s’étaient répandus dans tout le pays. 

Les slety, de grands rassemblements sportifs,

lui faisaient fantasmer d’autres fêtes 

de famille que celles qu’elle connaissait,

autour d’idéaux de solidarité,

d’égalité, d’ardeur et de persévérance.

Son père s’y opposait. Il n’appréciait guère 

que les filles eussent des corps de gymnastes. 






*






Les pyramides humaines du Sokol

ressemblaient aux lettres d’un alphabet,

à des caractères orientaux. Doigts 

contre doigts, se soutenant les uns

les autres, formant ensemble un chiffre.

Cela l’effrayait et la fascinait 

à la fois, cette harmonie, 

l’arrogante santé collective.






*






Toutes les photographies de sa jeunesse ont disparu.

Elle disait que cela valait mieux.

Elle ne voulait pas se souvenir de son visage.






*






Dans sa famille, on vantait la beauté 

de ses jambes, dès l’enfance, puis

dès l’adolescence, ses fesses. Ses seins,

on s’en moquait, ils étaient trop petits.

Irenka en était secrètement mortifiée.

Elle s’attacha, toute sa vie durant,

à porter d’amples vêtements

sous lesquels disparaître.

Certaines périodes, elle s’affamait.






*






« Voilà, mon corps n’est plus 

qu’un symbole invisible,

quelques traits dépouillés

que j’ai soustraits aux regards »,

se disait-elle quand elle avait

maigri. « Mais aussi frêle 

que je sois, le poids de l’ombre 

que je porte sur mes épaules,

comment s’allégerait-il ? ».






*






Elle ressentait comme une injustice

que des choses simples,

ordinaires, choses accomplies

par tous sans la moindre réflexion,

fussent pour elle difficiles, 

et en premier lieu : manger, dormir.






*






Elle avait de la sympathie pour l'adolescente qu'elle avait été.

Une jeune fille butée, selon son entourage.

Un mot lui venait en tchèque : « zamlklá »,

« taciturne ». Non qu'elle ait été rebelle, mais son attitude exprimait une réticence,

une indocilité foncière qui venaient démentir une obéissance de façade.

De ce point de vue, elle avait peu changé.

À sa manière de se mettre en retrait, on percevait encore,

bien plus tard, ce refus.






*





Je fais parfois ce cauchemar où les murs de ma chambre sont devenus transparents, où je suis couchée entre des vitres rapprochées qui donnent sur le jardin de la propriété familiale. Aucun souffle d’air ne passe. Il n’y a plus ni portes, ni fenêtres. Aucun oiseau - chouette, corbeau, ou petite colombe - ne garde ma chambre. Je me trouve semblable à ces guêpes que, durant les repas dominicaux, on s’amuse à piéger sous des verres retournés, et qu’on regarde mourir lentement asphyxiées.





*






Elle qui se méfiait des mots, 

elle se retrouva employée dans une imprimerie.

Sa mission était de concevoir 

papiers et caractères dans des ouvrages de qualité.

Elle ressentait ce besoin d’une création silencieuse,

aimait la part matérielle de la littérature.

C'est ainsi qu'elle acquit une petite réputation

comme ouvrière spécialisée.






*






Pourquoi avait-elle travaillé, si jeune, dans une usine,

elle qui venait d'un milieu aisé ? 

Elle évoquait la crise qui frappait sa famille,

une certaine déchéance sociale, quoiqu’elle fût atténuée

par le petit patrimoine qu'elle possédait par ailleurs.

Mais surtout, nul n'aurait pu l'empêcher de concevoir de ses mains, 

de rendre le langage à la réalité tangible,

dans les exhalaisons de produits chimiques, au milieu des machines.

Il n’y avait en principe rien de romantique,

pour une femme, à se glisser entre elles,

d'égal à égal, les membres douloureux, les doigts recouverts d'encre ;

c'était néanmoins là son choix,

et le seul possible, elle en était persuadée.






*





La Družstevní Práce, société qui rassemblait
éditeurs, artisans et designers tchécoslovaques 
avait un magasin sur la Národní třída, 
et comptait parmi ses membres Jaroslav Sutnar,
artiste déjà reconnu à l’international.
Irena découvrit ses œuvres par son travail
à l’imprimerie, et fréquenta un temps, 
quand ses horaires le permettaient,
l’école des arts appliqués où il enseignait.





*






Quand les cloches sonnaient,

les matins de semaine,

elles sonnaient pour elles seules.

D’Iren, elles ne tiraient

qu’un sursaut. Comme isolé

en un sourd bruit de bronze,

leur tintement brumeux.

Dans les tramways de Prague,

les nez restaient plongés

vers d’inquiétants journaux.






*






J’aimerais parfois ressentir de la haine,

mais elle ne m’est pas accessible.

La colère davantage, quoique

trop rarement. On m’a coupé la langue

de la haine, la langue de la douleur,

la langue de la colère. Je ne sais 

que serrer les poings 

de terreur.






*






Un dénommé Ilja Krupka entra dans la vie d'Irena 

autour de l'hiver 1937. Leur rencontre était-elle fortuite, 

ou avait-elle été arrangée par leurs deux familles ?

Irena ne disait rien de ses sentiments pour lui, 

seulement que sa grand-mère était soulagée 

qu’elle eût une liaison officielle,

comme si cela devait protéger la réputation du clan

des soupçonneux regards qu’on porte sur les célibataires.







*






Ilja aimait tout ce qu'Irena redoutait : 

les relations sociales, les paroles et les grands sentiments.

Il prêtait plus attention au contenu des livres qu'à leur apparence,

et la désinvolture avec laquelle il traitait ces objets irritait Irena.

Il respectait pourtant son métier d'ouvrière, 

comme l’ensemble de sa personne, malgré quelques tromperies.

Elle n’accepta de l’épouser qu’à la deuxième demande.

Les Nazis avaient déjà envahi la Tchécoslovaquie.






*





Ils s’étaient installés dans un appartement
de la Melantrichova, une petite rue
aux airs de passage vers des mondes
parallèles. Sobrement garni, 
l’espace était si exigu 
qu’il leur semblait vivre 
dans une maison de poupées. 
Sur le rebord de la fenêtre, se posaient 
pigeons et corneilles.
Irena reconnaissait quelques individus 
qui devaient nicher tout près. 
Ils étaient presque apprivoisés, leur œil 
peu farouche l’interrogeant de l’extérieur,
derrière les carreaux fermés.





*





Eurent-ils des moments de bonheur, malgré la peur, 

les déplacements, la guerre ? Quoi qu'il en fût,

ils ne purent goûter longtemps les joies d’un foyer sûr.

Ilja fut arrêté quelques mois après leur mariage, 

du fait de ses sympathies communistes, mais on le relâcha.

Il mourut à la fin de la guerre d’une balle perdue.

Irena, quant à elle, obtint par son travail de quitter le pays.






*






La famille d'Irena brûla tous ses papiers.

Le 15 mars 1939 et les jours qui suivirent, alors que les armées d'Hitler se répandaient

en Tchécoslovaquie, de nombreux foyers firent de même.

Une lourde odeur de cendres, s'échappant des maisons, enveloppait la ville de Prague.

Albums, documents et courrier flambèrent dans un poêle, de peur 

qu'ils fussent compromettants, ou bien par discrétion,

afin que rien de personnel ne fût saisi.






*






Mon pays a la douceur d'un poing qui se referme sur la neige, la tendresse d'un craquement sourd et d'une blancheur qui disparaît, un matin de janvier quand les yeux s'usent de clarté, mon pays a la beauté des choses que l'on croyait saisir, et qui vous brûlent au creux des paumes.






*






Irena partit vers la Suisse en décembre 1939, avec l'espoir que son époux la rejoindrait.

En quelques mois, les Allemands avaient imposé leurs lois au pays,

chacun vivait le souffle court. Des histoires circulaient,

sur des enfants enlevés, des personnes arrêtées, des tortures, des dénonciations.

Quand le taxi l'avait emmenée vers la gare munie de ses papiers, 

elle avait fait un discret signe en direction d'Ilja.

Il avait dû répondre d'un geste de la main, mais la voiture ayant déjà 

amorcé un virage, elle ne put pas l'apercevoir.






*






Dans le domaine de l'imprimerie, les modèles suisses

devaient s'imposer après la guerre, la neutralité 

du pays ayant permis aux typographes ainsi qu'aux ingénieurs

de poursuivre leur travail, sans que leur style fût connoté

comme pouvait l'être la fraktur. Livres, journaux et affiches

jouaient sur les contrastes, la sobriété des lignes 

ou la fantaisie du dessin, l'intégration de photographies.

Irena découvrit toutes ces expérimentations, 

et l'importance du graphisme dans ces avancées techniques.

Elle reçut une forme d'éducation artistique

durant les sept années où elle était réfugiée

loin de ceux qui disparaissaient les uns après les autres.







*






En 1945, Irena était déjà veuve à 28 ans.

Revenue en Tchécoslovaquie, elle ne parvint pas à retrouver du travail dans l'imprimerie, et exerça plusieurs petits métiers dans l'industrie textile.

Mais ces tâches manuelles qui avaient assuré sa subsistance lui répugnaient désormais.

Irena rêvait de faire des études et de repartir à l'étranger.






*






Elle ne fréquenta aucune université, mais acheta un livre en français.

Elle n'en comprit pas une ligne.

Irena était parfaitement bilingue en allemand et en tchèque ;

le français, elle ne l'avait jamais appris.

Peut-être ne pouvait-elle se sauver tout à fait qu'en adoptant une autre langue,

se sauver de l'intime et de ce qui l'avait brisé.

C'est à cette même époque qu'elle développa un fort attrait pour la photographie.






*






Des traces, elle suivait des traces, traquant la bête,

l'événement. Elle s'attachait aux indices 

du passage d'un enfant farceur

et terrible. Son œil, lui, était caché

derrière les objectifs. 

Mais après tout, de l'histoire,

n'était-elle pas restée, précisément, hors-champ ?







*






Dans un album j'ai réuni mes photos, les éclaboussures d'eau et le flou des branchages, des femmes et des hommes ternis par la guerre, statufiés par la peur, l'attente, la peine, dans leurs habits de toile raide, presque effacés déjà, peut-être ne voulais-je conserver que cela, les rivières et les arbres secoués par le brise, la grisaille lumineuse des matins sur les champs, tout ce qui, dans son cours, débordait, éclatait, quand les humains demeuraient immobiles.






*






Irena aurait voulu photographier Ilja.

L'impossibilité de fixer la lumière de son visage venait en quelque sorte accréditer sa mort.

Irena photographiait les arbres, les rivières, les pelouses dans la frustration de ne pouvoir y déceler son époux.






*






C'était comme si l'évènement n'avait jamais eu lieu : 

un simple effacement, ne laissant aucune trace tangible. 

Une fracture s'était faite dont l'origine lui échappait,

et qui toutefois envahissait, tentaculaire, sa propre vie.

Ne cesserait pas de s'étendre, de se creuser en elle,

impossible à abolir, ni à réduire, ni à combler.






*





Irena choisit la même œuvre en tchèque et en français.

Elle chercha des correspondances entre sa langue maternelle,

sa mateřština, et le texte étranger, 

puis compara. Les systèmes des temps ne se ressemblaient pas ; 

le français avait des ressources pour dire le passé

que ne possédait pas le tchèque, tandis que ce dernier 

exprimait sans équivalent l'inaccompli, l'inachevé.

Elle ne perdit pas courage.

En Suisse, il lui était arrivé d'échanger avec des individus 

dont la langue lui était opaque.

Elle n'avait pas peur de se confronter à l'inconnu.






*






Comme si la photographie rendait nécessaire 

de connaître le nom

des objets fixés sur l'image,

comme si le langage devait imiter le geste

d'appuyer sur le déclencheur,

Irena apprit le vocabulaire des plantes

et leur traduction en français,

dédoublant le monde

en deux idiomes conjoints.

Ainsi les herbes révélaient-elles leur revers 

d'argent, viorne kalina, 

saxifrage lomikámen, pulsatille koniklec, 

myosotis pomněnka.






*







Au vague, à l'ambigu, à l'incommensurable,

opposer noms et images.

À la maladie sans contours,

ni traits, ni origines que l'on pût distinguer

opposer des symptômes,

la machinerie des témoignages

et des taxonomies.






*






Elle voyait dans la photo

une manière de typographie

d'un morceau de réel.

Une traduction 

en lumière et en signes.






*






Dans la rue Martinska de Prague, une diseuse de bonne aventure attrapait souvent la main des passantes de son choix.

Elle devait agir discrètement pour qu'on ne la chassât pas.

Un matin, c'est Irena qu'elle repéra devant l'église, alors qu'elle ramenait des sacs de courses.

Irena n'était pas superstitieuse, mais par bonté, ou par un sentiment inavoué de solidarité, elle ne repoussa pas la vieille dame.

Tu as connu un grand malheur, ah, sans lire ta main je le sais.

Tu te remarieras pourtant, et tu auras des enfants.

Irena hocha la tête malgré son incrédulité,

et, comme un secret que l'on garde contre soi, elle retint ces paroles.






*






Vie cousue de fil blanc, fable de vie peut-être, me disais-je en voyant les insectes grimper sur la vitre, solidaire de leur sérieux, de leur fragilité, en équilibre dans l'entre-deux qui n'est ni ciel ni terre, à la merci de plus fort qu'eux, du vent ou de la pluie, je pensais : "ma souffrance est cet instant très pur, contemplatif et pur, dans la voix de Cassandre avant qu'elle ne se brise".





*





Irena se mit à éviter de monter sur les chaises ou de traverser les ponts.

Elle ressentait trop d'attirance pour le vide, comme si un poids menaçait de la faire basculer.

Les couteaux les plus tranchants restaient rangés dans le tiroir.

Le médecin lui demanda si elle souhaitait mourir.

Elle ne sut pas répondre.





*






Irena regrettait qu'on balayât les feuilles

et les pétales tombés sur le pavé des villes,

bien que cela fût prudent.

Elle aimait ce gâchis de couleurs

estompant un peu l'austérité des pierres,

et l'épanouissement à contre-temps

de certaines plantes coriaces.

Au bas de son immeuble,

la viorne en fleurs à la fin de l'hiver

embaumait l'air d'un parfum doucereux.

Elle tenta de la photographier.

Sur l'image, un involontaire effet de flou

donnait l'impression que la fragrance

était palpable, voile blanc

qui, tendrement, enveloppait l'arbre.

Mais elle luttait contre ce goût.

Il lui fallait toujours chercher la précision

comme une forme de salut.






*






Les premiers témoignages des déportés à Terezín 

furent publiés dans les trois ans 

qui suivirent le conflit mondial. Un mémorial

y fut inauguré le 6 mai 1947.

De cette forteresse, les Nazis s’étaient emparés,

pour en faire un ghetto et un camp.

Irena remarqua le nom du rabbin Richard Feder

et le titre de son livre, Židovská tragédie.

L’exemplaire non encore relié avait été posé 

sur le rebord d’une étagère,

dans une librairie qui avait appartenu 

à une famille juive. Un employé l’avait reprise.

Irena lut âprement quelques pages, 

et referma le témoignage qu’elle oublia sur une pile.






*






Elle ne craignait pas la chute, pád,

mais padání, l'action de chuter,

sans équivalent en français. La terreur

de traverser le vide, de se sentir tomber.

  






*






Le monde de l'imprimerie était en pleine évolution,

conséquence des débats divers sur la typographie,

ancienne ou moderne, épurée ou ornée,

de même que des progrès de la photocomposition,

qui remplaçait l'assemblage des caractères de plomb.

Durant ses années en Suisse, Irena s'était intéressée

au principe lithographique des machines Tipary,

et elle était frustrée que ne soit mis à profit

ce savoir balbutiant, fruit de ses observations.

Elle aurait souhaité s'engager au service des presses

dont les activités secrètes, durant les années de guerre,

avaient été indispensables à la Résistance tchèque.

Ainsi aurait-elle cru rompre avec une passivité

qui ne cessait de lui peser. Elle ne savait néanmoins 

vers qui elle pouvait se tourner, et sa honte d’avoir trahi

en partant à l’étranger la retenait de chercher.






*





La valise est prête : habits, nécessaire de toilette, appareil photo, livres et médicaments.

Un train emportera Irena vers Paris.

Elle s'efforce ne pas penser aux lieux qu'elle quitte pour de bon.

Deux tours de clefs, une volée de marches, une porte d'immeuble qui se referme lourdement,

le doucereux parfum de la viorne,

et puis son corps qui lui paraît flotter à travers l'espace.






*





Au début du printemps 1947, en s'éveillant dans un train à l'aube,

on voyait de sombres paysages constellés de fleurs blanches.

Irena regrettait que la vitre trouble du wagon

l'empêchât de prendre des photos.

Son regard se perdait dans ce monde sans couleur,

qui se déployait sur des kilomètres de plaines.

En surimpression, le reflet de son visage, creusé et ridé

comme s'il avait brusquement vieilli.





*






Quand il fit pleinement jour, Irena ferma le rideau de son compartiment, et se rendormit.

Les secousses du train s'intégraient aux scénarios agités que lui jouait sa psyché,

des songes qui oscillaient entre rêve et cauchemar, ambivalents et réversibles.

La machine cahotait de droite à gauche sur les voies mal réparées.

Irena se réveilla juste pour constater qu'elle était en France, enfin expatriée.






*






Depuis plusieurs nuits, je rêve d'une lumière dévorante, d'abord douce et festive, puis de plus en plus inquiétante, émoussant les silhouettes sous une épaisse blancheur. Ses nappes éblouissantes deviennent feu ravageur que nul ne peut arrêter. Cachés dans des caves, les survivants à ce fléau n'espèrent le calmer que par des sacrifices, et jettent dans les flammes leurs enfants en bas âge. À mes yeux, rien n’autorise de tels meurtres, pas même la peur du feu : l'injustice me serre le cœur plus que l'attente anxieuse de ma propre destruction, et pour échapper à ces scènes révulsantes, je vis recluse dans une maison déserte. Mais des visions me poursuivent, insistantes, terribles. Chaque nuit, ma passion pour la lumière se transforme en cauchemar, où m'apparaissent des visages qui se consument.






*






Irena ressemblait de plus en plus à Ilja, et ce jusque dans ses rêves.

Elle expliqua un jour l'avoir « incorporé », 

comme si elle avait volé son âme, si tant est qu'il en eût une.

Ainsi ne percevait-elle pas le monde selon ses seules valeurs, 

mais également d'après le regard supposé de son mari.

Ce dédoublement était parfois cause de débats

où elle osait affronter le jugement d'Ilja, 

sa pensée se déployant dans un tribunal intérieur.

Elle avait toujours fait cette expérience de vivre pour plusieurs,

et cette voix arrachée avait rejoint à son tour 

ce que d’un triste humour elle nommait « le cénacle ».






*






De tous les fantômes, le mien n’est-il pas le seul qui ne réponde guère à l’appel ?






*






Arrivée en France, Irena dut à nouveau faire ses preuves dans l'industrie.

Bien trop qualifiée pour les emplois qu'elle occupait,

elle souffrait de découragement et d'ennui.

Elle qualifiait ce sentiment d'un mot : « ponížení », l'humiliation

de l'ouvrière accomplie qu'on avait jadis admirée.





*






Elle était installée sous les toits d'un immeuble

situé aux Batignolles, dans le Nord de Paris.

Son logement était exigu, mais elle s'en contentait.

Elle se promenait longuement par les rues, plongée 

dans ses pensées, la démarche un peu mécanique,

sourde au vacarme urbain. La géométrie du quartier,

ses voies perpendiculaires, répondaient à son besoin

d'une errance presque méthodique, de parcours

réitérés dans le cœur fourmillant de la ville.






*






D’autres qu’Irenka, on aurait dit qu’ils avaient tout perdu.

Mais, pour sa part, Irenka avait toujours eu le sentiment 

de ne rien posséder. Elle ne pouvait pas perdre 

ce qu’on ne lui avait pas donné. 

Le monde où elle avait grandi était en sursis,

et sa place dans ce monde était indécise et précaire,

et toute forme de transmission lui avait été refusée.

« Je n’ai emporté que la honte », disait-elle.






*






Depuis la petite enfance, elle faisait ce vœu

d'être étrangère. Elle faisait croire

à autrui qu’elle ne parlait ni le tchèque 

ni l’allemand, mais un idiome 

formé de syllabes aléatoires. À présent,

elle pensait souvent en français,

et c'était comme si cet exil

à l’intérieur du langage 

avait déjà été choisi quand elle était fillette.







*






Non véritablement en exil, mais d’exil, ce que je suis, ce que sont ma langue et mon paysage intérieur, de l’étoffe de l’exil.






*






Irena marchait aux bras d’hommes inconnus,

richement vêtue dans le quartier de la Madeleine,

longue procession qui lui valait des moqueries

pour sa toilette trop ornée,

et cette humiliation d’être la chose d’autrui, 

fût-elle parée. « C’est absurde », 

pensa-t-elle en s’éveillant de ce cauchemar.

« Devrais-je me sentir en faute 

d’avoir un jour compté parmi les déshéritées ? ».






*






Dans les images qu’Irena empruntait, mais qui ne lui appartenaient pas

(elle se préparait à devoir rendre compte aux personnes et aux choses

de ce qu’elle avait pris), se trouvait souvent une ligne de démarcation,

une limite qui lui apparaissait tantôt comme une fêlure,

tantôt comme une césure dans une scansion 

du réel. De part et d’autre, des champs disjoints,

ou des matières poreuses, ou la reprise d’un même thème

réitéré par l’espace, les mouvements, les visages, 

tous semblablement singuliers,

séparés par une déchirure qu’elle ne savait raccommoder.






*






La rue des Dames est très ancienne.

Autrefois un chemin,

elle menait à l’abbaye de sœurs

bénédictines située sur la Butte Montmartre.

Des rues portent le nom

de quelques-unes d’entre elles.

Irena se renseignait sur l’histoire du quartier.

Elle l’arpentait chaque jour, des Abbesses

à la Place de Clichy, avant de flâner 

au Square des Batignolles, où il lui prenait

parfois une sorte de fièvre.

Un beau jardin à l’anglaise, noyers,

saules, noisetiers, et un printemps 

brutal, éclatant de lumière tremblante.

Des petits enfants y passaient rêveurs 

dans les jupes de leurs nourrices.

Un voisin lui apprit que, dans plusieurs rues,

Beudant, La Condamine, Legendre,

et les Dames, des barricades avaient été dressées

durant la Commune de Paris, les 21 et 22 mai

1871, afin de défendre l’accès à Montmartre.

Lors de la répresssion, les cadavres 

des Fédérés avait été jetés dans des fosses

et recouverts de chaux

au parc Monceau et sous le kiosque à musique 

du Square des Batignolles.






*






Le jardin à l’anglaise, la fièvre, les saules tortueux, dans les quartiers embourgeoisés non loin du Paris nocturne : l’ancienne Petite Pologne, « fameux repaire pour la pègre », de Saint-Lazare aux Batignolles, les cinémas, les grands cafés où l’on n’a jamais froid. La passerelle vers Montmartre, qui surplombe le cimetière. La patience des prostituées.






*






Rue des Dames des Batignolles,

une main au col, main usée, gantée.

L’usine électrique alimentant le quartier 

illumine un bouquet de police mistral

sous des couronnes de lumières.

Place de Clichy, la foule est dense, 

en cercle, comme glissent les menus

personnages que représentent

les peintres dans les scènes hivernales.

« Debout, les damnés de la terre », 

grésille le vinyle du voisin savetier.

« Je tiens à peine debout », songe Irène,

« et pourrais-je me joindre à ces voix

incertaines ; pourrais-je, d’un pas fier, 

venir grossir le rang des foules 

qui tournoient sur les places de la ville ».






*






Sur les terrasses couvertes des cafés,

on se sent en suspension 

entre la salle pleine de pénombre 

et la ville à ciel ouvert,

ni dedans, ni dehors.

On peut apprécier cette situation

instable, ou au contraire

choisir de se trouver à un endroit

déterminé : pièce close,

voie de passage. Irena pour sa part

fréquentait peu ces lieux, et pourtant 

s’y reconnaissait, chaque fois 

qu’elle laissait glisser sur eux

son regard ; elle les évitait 

autant qu’elle les interrogeait,

errant sans cesse entre deux réalités,

dans des sortes de limbes,

vie ou mort entre parenthèses.






*






Les dimanches, elle prenait des trains de banlieue 

pour partir jusqu'aux confins de la région parisienne.

Drôle de touriste, se disait-elle, à rechercher 

non le pittoresque, et moins encore la beauté,

mais l'uniformité rassurante des lotissements

qui s'accordait à son exil, l'effacement du singulier 

par laquelle son pays, envahi, scindé, réuni,

ne cessait de se retirer, laissant un espace vide.

Avant même son départ, elle avait senti son reflux,

l'adieu du familier qui la laissait démunie.

Elle l'avait plusieurs fois perdu sous sa forme politique,

elle apprenait à le perdre à l'intérieur d'elle-même.






*






Irena flânait volontiers dans les librairies d’occasion,

où elle jetait un œil au style des vieux ouvrages.

« On doit veiller les enfants », 

écrivait Louis-Sébastien Mercier 

dans le chapitre « Enfants » de son Tableau de Paris,

qu’Irène feuilletait par hasard. 

« La brutalité de certains hommes 

s’exerce sur les petites filles ». 

Il connaissait un médecin qui soignait « du mal vénérien

plusieurs petites filles de trois, quatre, cinq à six ans ».

Rien n’avait changé deux siècles plus tard.






*






« Des années plus tard, je me suis aperçue 

que de ce temps-là, toutes les photographies 

constituaient des tombeaux. 

Les paysages, leur beauté sans majesté, 

leur insignifiance même, tout cela

était recouvert d’un seul crêpe argenté,

un seul masque de cendre ».






*






Ce Louis Henriot à la petite moustache l'exaspérait avec ses doux sourires.

Irena l'évitait franchement quand, l'air de rien,

il se mettait sur son chemin à la sortie de l'usine. Les mains enfoncées 

dans les poches, la mine renfrognée, elle regardait ses pieds avec application.

La première fois qu'ils engagèrent la conversation, elle eut les larmes aux yeux.

Son odeur et ses manières lui inspiraient du dégoût,

qui se fixait sur la moustache, tramblotant au dessus de ses lèvres. 

Elle ressentait de la colère, et sans raison particulière, aurait pu l'agonir d'injures.

Elle ne dit mot, pourtant. Elle serra les dents,

ravalant je ne sais quelle haine, je ne sais quelle douleur

(peut-être héroïquement, comme par un acte de résistance).






*





Il lui demanda si elle était mariée ; elle acquiesça.

« Mais vous vivez seule en France ? ».

« C'est que mon époux voyage.

Oui, il est parti en voyage. Et il ne revient pas ».





*






Un salon de thé de Constantinople, ou serait-ce une ville de l'Union Soviétique ? Les vitres troublées par le tabac et la buée. Tu émiettes entre tes doigts un gâteau à la rose, une lenteur d'insomnie dans tes gestes. Tu as fait un long voyage dont tu ne te souviens pas. Tu n'en as gardé que la compréhension des langues qui se murmurent autour de toi, et une odeur ténue, mais opiniâtre, de violette. Soudain, le temps s’étire, se stratifie dans l’image : tes mains paraissent immenses, faites de lumière décomposée, par rapport au reste de ton corps, elles s’allongent indéfiniment, solitaires voiles blanches, elles ne sont plus des mains.






*






Dans la vitrine d'une boutique,

une chouette empaillée,

avec des yeux inoffensifs

de poupée. Irène en fit

une photographie, où l’on apercevait

dans le coin gauche,

le reflet d’une de ses chaussures.

Était-ce vraiment un exil

que cette devanture, au centre 

de laquelle ce rapace conservait 

son imperturbable

recueillement monastique ?






*






« Une chance que t’aies échappé à Sainte-Anne »,

soupire à Irena le fleuriste du bas de l’immeuble,

sur les accords d’un tube à la mode.

« Des filles comme toi, un peu étranges,

mais pas folles du tout, simplement étranges,

ils en mettent beaucoup ; on ne les revoit pas

toujours ». Il plisse les yeux, et sourit :

« Moi je suis une folle dans un autre sens.

On nous enferme aussi, pas forcément à l’asile.

Pour ça que je suis à Paris. Les gens 

passent davantage inaperçus ».






*






Des nuits entières, elle ne dormait pas,

quoiqu’elle se sentît plongée, par une injuste ironie,

dans un profond engourdissement.

On eût dit pour un peu qu'elle était enfermée

dans une tour enchantée, où le temps était suspendu.

Mais elle s'était échappée, se fondant parmi les corps 

des millions d’exilés qui sillonnaient l’Europe.

Elle avait la mémoire touffue des forêts d'aubépine, 

un cœur d'horloge arrêtée ; néanmoins, 

quelque chose d’elle avait réussi à fuir,

à tromper la torpeur des princesses emmurées.






*






La nuit, la ville entière est une chambre,

une chambre noire.






*






« Qui, sans être mac ou prostituée,

flambeur, flic ou truand,

se promène à Montmartre, la nuit ?

Alcoolique ? Droguée ? », 

demande un habitué d’un bistrot 

de Pigalle. « C’est vrai 

que depuis la guerre,

on ne distingue plus qui est qui ».






*






Tant de fantômes en ce lendemain

de guerre, et l’oubli 

était une liqueur amère 

qui vous faisait perdre la tête.

Parmi les foules, Ilja se mêlait, 

funambule, comédien,

tel qu’il l’avait toujours été,

juste un degré de plus dans l’irréalité.

Irenka se méprenait souvent

sur les passants en lesquels elle croyait 

reconnaître Ilja, ou du moins son allure

fuyante et contrainte malgré ses efforts 

pour n’en laisser rien paraître -

comme si, sa vie durant, 

il s’était appliqué à devenir un leurre,

un miroir aux alouettes

où prendre au piège le souvenir.






*






« Ma mère se taisait, Ilja aimait discourir, 

mais ils avaient un point commun.

La mort était leur seule vérité,

l’avait toujours été, même de leur vivant,

et tous deux le savaient ».






*






Irena désira savoir ce qui s'était passé

à Terezín. Plus de trente mille personnes

étaient mortes entre ces murs. 

Elle fut informée qu'on y avait tourné 

deux films à des fins de propagande, 

pour berner la Croix-Rouge

sur les conditions d'existence

des prisonniers. Dolce vita en terrasse,

concerts et festivités, décors

de carton-pâte, faux témoignages. 

Irena se sentit exsangue. Dès lors,

les publicités lui parurent terrifiantes, 

leur trucage presque criminel,

masquant par le mensonge l'horreur

d'un immense cadavre. La charogne

qu'on servait sur les tables dominicales.






*






Elle eût voulu que les images

fussent témoins à sa place,

qu'elles tinssent lieu de souvenir.

Ses messagers, dont pourtant

aucune nouvelle ne lui revenait,

car elles étaient défaillantes,

et potentiellement trompeuses,

ainsi que toute magie, blanche,

noire : blancs oiseaux voyageurs,

noirs coursiers de la mémoire.






*






Mémoire artificielle de la photographie : faux vrais lieux recomposés qui dispensent du souvenir ; dispensaires du souvenir.






*






Une voisine, Sofia S., l'avait invitée

à venir boire le thé dans la chambre

de bonne qu'elle occupait aussi

sous les toits de l'immeuble.

Elle l'avait partagée avec sa mère 

jusqu'à la mort de cette dernière.

Depuis, elle vivait seule. 

Irena l'appréciait beaucoup,

mais une gêne les éloignait, 

sans doute de même nature. 

Elles devinaient chacune

ce que l'autre avait vécu, mais

pour s'en s'en expliquer, 

il eût fallu évoquer leurs souvenirs.

Elles ne pouvaient se parler,

parce qu'elles s'étaient reconnues.






*






Irena confia toutefois

le deuil de ses compatriotes.

La mascarade, l'horreur 

de ces trompe-l'œil,

les grimaces des victimes.

Sofia affirma qu'elle ne savait pas.

Elle était abasourdie que cela

ait eu lieu. Elle ne le mentionna

plus néanmoins par la suite.






*






Mais qui n’a pas peur de traverser ma nuit, d’y entrer par effraction, et de s’y perdre, s’y perdre, moi aussi j’en ai peur - et de l’image qui en émanera, que j’ai saisie, autrefois.






*






Dans le miroir, quel autre visage

se tenait derrière le sien,

masque de chair ? Quel regard

qu'Irena redoutait de croiser

de peur d'en mourir pétrifiée ?

Le cercle de bois au-dessus 

de l'évier exhibait sa tête coupée,

mais la peur restait invaincue.

Irena fuyait son reflet, ce double

qui, par transparence, aurait dû

laisser deviner, la bête, le monstre

au portrait si familier, si semblable

à ses propres traits, 

qu'on pouvait les confondre.






*






Sa chevelure autrefois couleur de seigle

avait foncé avec le temps.

De longues mèches sombres attachées 

par une pince à l’arrière du crâne

dénudaient son visage

comme le dur noyau d’un fruit,

et lui donnaient un air, si ce n’est sévère 

(car des cheveux fous s’en échappaient),

du moins sage. Une mise 

d’institutrice qui, simple et sans apprêts, 

ignorait les modes : une immuable coiffure,

d’invariables chaussures à petits talons,

des jupes noires. Institutrice

ou religieuse. Sous ce véritable uniforme,

un corps pour elle inqualifiable : 

elle ne se trouvait ni jolie,

ni laide ; elle ne se trouvait pas.






*






Ježibaba deux-visages 

l’hirondelle et l’araignée 

la scintillante eau-qui-dort

le feu qui prend la forêt 






*






Deux mains l’attrapent par les épaules, au bord du quai ;

une voix de femme lui murmure à l’oreille :

« Allons, ne faites pas de bêtises ».

Elle la guide à travers les couloirs jusqu’à la bouche

du métro. Irène n’a pas le temps de lui dire un mot,

déjà le manteau gris de l’inconnue 

redescend dans les entrailles de la station. 






*






« On se cherche tous une famille de substitution.

La mienne m’aurait dénoncé si elle avait pu,

durant l’Occupation … », confia le fleuriste.

Des lumières de Noël clignotaient

autour de pots de jacinthe aux boucles laiteuses.

Irena aussi avait craint que sa famille

ne calomniât Ilja pour se débarrasser de lui.

« Je ne sais pas ce qu’ils deviennent.

Je ne connaîtrai pas mes neveux et nièces ».

Il regarda la pile de disques derrière son épaule.

« Tu me fais penser à une chanson »,

dit-il à Irena d’un ton plus dégagé. 

« Une vieille chanson d’Aristide Bruant, 

tu le connais ? Les paroles sont très tristes.

Elle avait sous sa toque de martre,

sur la butte Montmartre, un petit air innocent … ».






*






Elle avait échappé à un étranglement, expliquait la prostituée
accoudée à un bar. Le patron lui offrait des frites.
Sous le châle qui bâillait à son cou, on apercevait une tache 
tirant sur le violet. « C’est un métier dangereux. Je vais
reprendre le strip tease ». Irena se souvint s’être  
également dénudée à la demande de sa grand-mère, 
en famille, mais à quel âge ? Sept, huit ans … 
Cela arrivait de temps en temps. Elle croyait faire plaisir …





*





L’inconnue à ses côtés tremblait un peu sous son châle.
Un vague murmure printanier, odeur
de pomme verte s’exhalant de la terre mouillée,
ne perturbait pas encore le calme placide de l’hiver.
Irena se tourna vers elle, et lui proposa
de la photographier. « Je n’ai jamais posé pour une femme ;
c’est original », répondit-elle avec un sourire gêné,
qui laissait paraître une dentition inégale.
« Vous ne prenez quand même pas des photos de charme ? ».
Irena fit un geste de dénégation, et, devant l’hésitation
de son interlocutrice, ajouta : « Pas du tout »





*






« Je ne veux ni vous faire poser, ni vous saisir à l’improviste »,

expliqua Irena au modèle qu’elle invitait à s’asseoir,

et qui semblait quelque peu perdue.

« Depuis combien de temps êtes-vous prostituée ? ».

Sa main pâle se crispa sur le châle.

Puis la femme eut un rire brusque, qui la renversa en arrière. 

« Vous êtes flic, ou quoi ? Quel est votre métier ? ».

« Un peu le même que le vôtre. J’essaie de comprendre ».






*





Le tête n’apparaissait pas sur la photographie, 
mais la main sur les plis du tissu, 
main diaphane, qu’un plan rapproché déformait, 
grandissait fantastiquement. 
Un suaire, et ce geste apaisé 
de gisante. « Cependant sous le châle remonté 
jusqu’au menton,
je sais qu’il y avait la tache ».





*





Irena demanda à Louis Henriot s'il avait des contacts

dans l'imprimerie, sa seule spécialité.

Une entreprise reconnue cherchait de la main-d'œuvre,

mais il fallait quitter Paris pour déménager plus au Sud.

Irena, qui ressentait un irrésistible désir de fuir,

n'y voyait pas d'inconvénient. Elle se renseigna aussitôt.






*






Devant les iridacées du Jardin des Plantes, pâles

et penchés sous les pluies printanières,

Irena regardait les cartels indiquant les noms

de chaque variété, vernaculaires, botaniques.

Elle était prête à partir de la Gare d’Austerlitz

vers le Centre de la France. Les iris du Japon

retinrent son attention, d’un blanc légèrement bleuté,

une larme jaune entourée d’un liseré mauve

sur leurs pétales frangés. Elle ne connaissait pas

ces iris, et elle était ravie de cette découverte,

accompagnée du cartel correspondant,

comme une épitaphe, mais en hommage au vivant.

Employer le terme admis pour désigner la plante,

un devoir, pensait-elle. On ne pouvait se permettre 

l’inexactitude. Non seulement cherchait-elle 

à ce que sa langue fît alliance avec le réel,

mais exigeait-elle l’adéquation aux nomenclatures

en vigueur, l’irréprochable adhésion

aux justes noms des choses.






*





Saint-Amand-Montrond. Irena passe rapidement un entretien d'embauche.

Elle répond précisément aux questions qu'on lui pose, 

malgré son français hésitant. Elle connaît chaque détail technique,

et pourrait à l'aveugle actionner les machines, les démonter, les réparer.

Elle distingue à leur odeur les papiers et les encres ; les livres représentent

une excroissance d'elle-même : elle en sent les limites et les aspérités

comme s'il s'agissait des propriétés de son corps.

Elle ne peine pas à convaincre durant les essais.





*





Louis Henriot lui glissa l'adresse d'une connaissance installée dans le Berry.

Une relation à qui parler ne serait pas de refus dans une petite ville 

où une femme seule, et de surcroît étrangère, ne passait pas inaperçue.

Malgré la méfiance que lui inspirait son collègue, Irena garda le papier.

Elle réunit ses maigres affaires, et déménagea de nouveau.






*






C'était le fils d'immigrés italiens. Il avait 28 ans.

Dès leur première rencontre, Irena désira

photographier son visage, par pure superstition,

car une pudeur, le sentiment d'un interdit

l'aurait empêchée de jamais développer l'image.





*





Il lui évoque les brumes qui recouvrent les lacs au printemps,

et la beauté des paysages de montagne. Certains mènent là-bas

une existence très solitaire, sur les hauts alpages où l'on conduit les bêtes,

ou encore à la chasse accompagné d'un chien.

L'existence rigoureuse que l'on mène tout près de la frontière 

le fait rêver, lui qui n'en a rien connu, non plus que cette langue rare,

le frioulan. Il raconte tout cela qu'il tient de ses parents.

Irena quant à elle parle peu de son pays,

elle ne mentionne même pas qu'elle a vécu en Suisse.

Elle est née dans l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie.





*






Son premier souvenir doit remonter à ses trois ans,

explique-t-il à Irena. Une fête, des banderoles de papier,

le chapeau de feutre de son père. C'était un jour heureux,

ses parents s'amusaient à le coiffer du couvre-chef, 

et lui se sentait fier d'avoir l'air d'un monsieur. Irena sourit,

mais son visage se crispe, de la joie d'être sa confidente 

à la tristesse de n'avoir rien d'analogue à confier.

Ce retour lui est impossible. Elle est de celles et ceux

auxquels il n'est jamais donné d'éprouver de la nostalgie.






*





La rumeur de leur amour se répandit comme une traînée de poudre.

Il y eut peut-être des regards insistants qu'Irena ne sentit pas.

Elle était absorbée par son nouveau travail, où elle était appréciée.

Le soir, elle rejoignait cet amant dont l'apparence la fascinait.

Non qu'elle ne perçût pas ses manœuvres de séduction malhabiles ;

Irena n'était pas dupe des illusions dont il aurait pu s'entourer.

Elle devait justement l'aimer pour tous les personnages 

que, faute de conviction, il renonçait à incarner.





*






Le doute la traverse qu'elle aime 

un autre en lui,

ou qu'un autre aime en elle.

Mais non, les fantômes qui l'habitent

restent enfermés derrière les portes

de son château intérieur.

Les chambres ne communiquent pas.

Dans l'une d'elles, Ilja.

Elle mentionne sa mort sans plus 

de détail. Et ses parents ? Disparus. 






*






Irena se souvint de son corps non comme un simple outil, mais écoute et frisson.

L'intimité avec cet homme éveillait une part d'elle-même qu'elle avait ignorée ;

ces sensations la surprenaient par leur force et leur acuité.

Jusqu'alors, elle s'était contrainte à des relations violentes, cédant au plus pressant,

incapable de se défendre, si ce n'était parfois de justesse, par ruse.

Elle avait mis son corps au service des autres, envahie par le sentiment d'avoir déjà

tout perdu, respect, intégrité, sans parler de cet honneur

qui lui paraissait dérisoire. Elle se laissait abuser,

ne manifestant pas même sa peine ou sa colère, et puis disparaissait.

Pas un mot de reproche, pas une explication. Il fallait juste savoir s'échapper,

sous divers déguisements, devenir introuvable.

Avec Ilja, le mariage n'avait pu être consommé.






*






Il lui dit qu'il l'apprécie pour sa clarté,

malgré la barrière de la langue.

Il insiste sur ce mot, "clarté",

les raisonnements se tiennent,

l'esprit ne semble jamais troublé,

et quant au bon sens, Irena 

n'en manque pas. Néanmoins, 

il est surpris par ses crises de paniques

sur les pentes trop escarpées,

ses absences brutales, son besoin 

de s'isoler. La clarté se révèle un leurre 

comme un reflet éblouissant

ricoche sur le dos puissant d'une rivière.






*






Elle finit timidement par lui parler de son enfance.

Les spectacles de marionnettes qui l'effrayaient dans la Vieille Ville.

Ces membres et faces désarticulés qu'agitaient des mains cachées.

Elle leur préférait les décors éphémères aux couleurs chatoyantes, les menus objets, les costumes.

Les intrigues complexes que nouaient les personnages ne retenaient pas son attention.

Jamais elle ne s'était rêvée en héroïne ou crapule.





*





Seul le théâtre de marionnettes teintait sa mémoire de couleurs, comme si un luxe spécial lui avait été accordé.

Pour la petite Irenka, Prague n'était à part cela qu'une ville en noir et blanc.

Sombres, les statues penchées vers elle sur le pont Charles, le tramway rampant par les rues, et les façades à volutes.

Les habits de sa mère par les rues étaient en revanche éclatants, ses dentelles, ses cotonnades, ses étamines, ses soieries.

Dès lors qu'elle passait le seuil de leur foyer, tout basculait dans une grisaille d'où émergeaient des formes obscures.






*






Près de la maison de sa grand-mère, un chaton mourant

avait déjà perdu l’usage de ses pattes, et restait immobile 

près du mur baigné de soleil. On le jetterait dans la rivière 

quand on le trouverait, pourrissant, couvert de bêtes,

et son cadavre boursouflé passerait le long des berges.

La nuit, en cachette, Irenka s’introduisit dans le jardin,

prit le petit corps qui avait à peine refroidi, et l’enterra 

sous un arbre, en veillant à ne pas laisser la moindre trace  

qu’il y eût là une sépulture. Elle serait seule à connaître 

ce secret. Elle avait le goût de la dissimulation, et même 

si cela paraissait contradictoire, c’était de là que provenait 

son besoin de photographier. Pour en rendre raison,

les mots français lui manquaient. « Umění skrýt to, 

co nemůžete nevidět », écrivit-elle, avant de le traduire :

« L’art de dissimuler ce que l’on ne peut cesser de voir ».






*






« Par la photographie,

je ne produis aucune preuve.

Je cache ce qui ne constitue pas

une image, son au-delà,

ou le ruban qui l’enserre

jusqu’à ce qu’elle dépérisse.

Dans l’appartement familial,

on a couvert de draps les meubles.

Je le sais, quoique je ne puisse 

le constater sur place.

Près de la fenêtre, se tient le piano 

que mon père a vendu,

sous les reproches de sa mère.

Je n’ai plus touché un clavier,

depuis ce jour, je crois,

en début d’adolescence. 

Il arrive parfois, quand je prends

des photos, que j’aie le sentiment

d’y poser furtivement les mains

pour jouer des notes certes 

un peu désaccordées

après tout ce temps,

appuyant sur le déclencheur,

une mélodie étranglée ».






*






Sa mère s'appelait Marie Niederlová.

Elle était née Seifertová d'Irén et Elmar Seifert.

Irena tenait d'elle son amour des beaux objets, 

et la distance craintive ou perplexe qu'elle instaurait avec autrui.

C'était une femme dont on pouvait difficilement déchiffrer les pensées : 

son visage ne trahissait presque rien de ses émotions,

et elle faisait rarement part de sa tendresse ou sa colère.

Jusque dans le mariage, elle avait conservé le désir d'être seule.

Ses yeux se perdaient dans le vague alors qu'elle se tenait immobile

au milieu de la cuisine qu'elle nommait "son bureau".





*





Le soleil sur la nuque, chaleur inattendue, alors que tout devenait égal, aplani et sûr, les souliers dans le placard face à l'entrée, les outils dans la remise, et la nudité semblable des arbres, tout à coup en oblique est descendue cette lumière crue, ce baiser sans pudeur entre chemise et chevelure ; je me suis retournée, légèrement avancée pour qu'elle me touche en pleine poitrine, juste à l'endroit du cœur.






*






En 1950, Irena Krupková, née Niederlová, prit le nom d'Irène Serelli,

épouse de Monsieur Livio Serelli.

Les patronymes devenaient caduques les uns après les autres,

alors que le passé ne cessait de la hanter sous des identités multiples : 

Irène Irena Reizel Irenka

ne se succédaient pas, mais coexistaient en elle,

qui s'était voulue aussi simple qu'un rideau de théâtre.






*





Irène ne recevait aucune nouvelle de Tchécoslovaquie, 

mais des journaux lui en donnaient,

des articles étrangers lui parlaient de son pays.

Que pensait-elle des purges des années 50,

règlements de comptes, procès, lourdes peines, biens saisis ? 

Même à ses proches en France, elle ne confiait jamais ses opinions politiques :

elle ne défendait, ni ne condamnait rien.

Des immigrés polonais qu'elle avait connus à Paris, étaient informés, 

malgré la censure, d'exaction commises contre leur famille ;

des lettres faisaient état de la déchéance de leurs doits.

Irène, elle, les avait déjà perdus. 

Et qui eût-elle connu là-bas qui pût encore souffrir ?





*





À l’automne 1951, Irène ressentit des nausées 

qui la forcèrent à s’asseoir en plein milieu d'une tâche.

Elle rentra se reposer. Les nausées persistèrent.

Elle devina tout de suite qu’elle attendait un enfant,

à la fatigue épaisse qui l'enveloppait comme un cocon.

Malgré les fortes probabilités que cela advînt, 

elle ne l’avait jusqu'alors aucunement envisagé ;

elle s'était toujours persuadée qu'elle était stérile.

Sa grossesse fut moralement douloureuse.

Il aurait fallu accoucher de ses terreurs enfantines

pour laisser place à cet être nouveau, le petit cœur

battant aux côtés du sien. Que coexistassent

des monstres et ce corps innocent, elle en était révulsée.

S’y ajouait l’angoisse de ne pouvoir aller à l’usine :

Irène craignait en effet de perdre son autonomie.

Elle n’en fut que plus surprise de l’amour éprouvé 

pour sa fille qui naquit au début du printemps.






*






De l'accouchement, elle ne devait conserver qu'un vague souvenir.

Elle ne vit ni n'entendit sa fille ; le premier contact

fut sa peau encore chaude contre la sienne.

Parmi les mots confus qu'elle prononça, elle ne retint que ceux-là,

"mon enfant, c'est mon enfant".






*






Une grande détresse l'envahit, et comme l'envie

d'un enfouissement. Disparaître dans la terre,

elle qui venait de mettre au monde.

Elle devait rester pour sa fille, la toute

petite, si fragile, dans le berceau de l'hôpital.

Non seulement elle voulait voir grandir son enfant,

mais elle ne pouvait l'abandonner.

C'est ainsi qu'elle devint parent : dans cette lutte

contre elle-même, ce commandement de vivre.






*






Alors que se formait le corps de son enfant,

que se dessinaient ses membres,

noires feuilles ouvertes des bourgeons

des mains, des pieds, prolongés de doigts,

Irène avait assisté à deux morts

par suicide. Une personne s'était défenestrée,

l'autre s'était jetée sous un train.

Dans l'un des wagons, Irena l'avait entendu,

ce corps brisé par la machine, bruit

de pierres que l'on fend, que l'on écrase.

Elle avait alors songé, le choc passé,

qu'elle avait ainsi été, viande et os

disjoints. Mais elle s'était rassemblée,

quêtant de soi les bouts épars ;

et dans son sein blessé, un arbre avait grandi.






*






Elle avait usurpé le rôle de sa propre mère, 

confia-t-elle à son mari.

Seule la maternité, elle ne l'avait pas

usurpée, mais elle l'avait toujours crainte.

Livio lui demanda ce qu'elle entendait

par ces mots. Elle avait servi de substitut

à sa mère, auprès de son père. 

Personne n'en avait parlé, même si

cela se savait. Elle se souvenait avec dégoût 

de son corps de méduse contre

son corps d'enfant. 

Son mari la prit dans ses bras,

et lui fit jurer de le raconter plus tard,

à leur fille devenue grande.






*






Elle lui disait : « ce n’est pas ta compassion

que je veux, mais ta colère ».






*






« C’est entre lui (mon père) et moi.

Nous avons pris part

aux mêmes scènes.

Complicité forcée 

dans un « nous » que j’exècre.

Je ne souhaite plus 

être unie 

à mon père ».






*







« J’étais une athlète du silence.

Mon passé n’est rien qu’une course 

de longue haleine. 

Comme on dit de tenir parole, 

moi j’ai tenu silence ; 

liée par ce serment tacite

à l’infamie ».






*






De ce cauchemar quotidien, qui avait sans doute

commencé au berceau, 

elle avait oublié une partie impossible 

à mesurer, mémoire 

qu’on ne pouvait arpenter ;

le centre avait brûlé, et il ne restait que la marge.

Des bribes lui revenaient, échappées 

du brasier, des images et des sensations 

aussi violentes que fugitives, qui lui laissaient 

dans la bouche un arrière-goût cendre,

un arrière-goût de mort.






*






Irène se souvenait de menaces,

rares néanmoins, 

car inutiles

(on l’avait trop bien dressée 

à la résignation) :

« Si tu parles, ta mère 

en tombera malade ».

Ainsi, servait-elle

à cela, ma douce, ma maman,

que tous négligeaient 

et qui ne se souciait pas de moi.

Cet ignoble chantage.






*






« Je ne peux pas te guérir », reconnaît Livio. « Je ne dois 

pas même essayer, car je sais qu'il s'agirait plutôt de me racheter. 

De quoi ? Les crimes des autres ? Je me sens coupable 

pour les autres. Néanmoins, si j'expiais leurs fautes, justice

ne serait pas rendue : ils nous auraient brisés ensemble,

nous qui ne sommes pas responsables des crimes de tes aînés ».






*






Quand elle tenta de raconter son histoire

elle ne se souvint pas de tout

(et, disait-elle, jamais 

elle ne se souviendrait de tout) ;

la mémoire est latence,

affaire de processus chimiques.

Un souvenir demeure d’abord invisible

avant que de petites taches

se forment à l’esprit, disparates, dénuées

de sens. Ainsi en va-t-il également 

des particules d’halogénure d’argent 

qui apparaissent sous l’effet d’un révélateur.

Longtemps, elle avait souhaité 

que certains événements ne pussent affleurer

à sa conscience. Au contraire, désormais, 

elle cherchait plutôt à en fixer les images ; 

mais dans l’obscurité 

une partie du passé s’était condensée.






*






Elle s'était inventé des maladies,

des maladies de tous ordres,

elle qui lisait volontiers les revues

scientifiques. Mais, partout, 

une misère qui n'avait pas de nom

étalait ses stigmates, hors 

et sous les regards, 

à Prague comme à Paris.

Elle avait vu bien des femmes,

enceintes trop jeunes

dans des circonstances troubles,

des femmes sans postérité

au service de plus retors qu'elles,

des femmes qui se mouraient

de la pauvreté disait-on, ou encore 

de l'alcool. C'était néanmoins

de la violence qu'elles portaient

les traces, jusque dans l'évitement

têtu des récits de leur enfance.

Rejet, effacement, exil

de nombreuses femmes de la rue,

ou au contraire des couvents,

des maisons closes, partageant

la même grammaire de la souffrance.






*






La grand-mère paternelle racontait à qui voulait l’entendre -

et beaucoup l’entendaient sans une protestation -

qu’Irenka était la « děvka » de son père, sa cocotte, sa poule.

Elle le disait non sur le ton de la blague, mais avec un mélange 

d’affection et de fierté, comme si son devoir de mère

et de grand-mère aboutissait à cette situation -

peu ordinaire peut-être, mais qui ne représentait tout au plus

qu’une singularité de leur famille atypique.

Le père d’Irenka aimait la prendre à son bras, ou la tenir par la main.

Il l’emmenait parfois dîner au restaurant, et ils restaient là,

tous les deux, assis en tête à tête. De manière paradoxale,

le crime était d’autant moins pensable qu’il était manifeste.

Tout le monde y était habitué. Et puisque rien n’était si scandaleux

pourquoi imaginer qu’il se passait autre chose, quelque chose

de bien plus grave que cette impudeur même ?

Seule Irenka percevait qu’un interdit était bafoué,

et en éprouvait une culpabilité féroce, un malaise indicible :

si le silence était de mise, ce n’était que son poids à elle.

Personne d’autre parmi les siens n’aurait songé à le porter.






*






« Ma seule option était de disparaître, d’une manière ou d’une autre.

Il ne m’était pas même laissé la possibilité de pardonner ».






*







« Quel cri, si nous crions,

quel chœur de voix étouffées

pouvons-nous faire entendre ?

Rien ne nous lie

dont nous ferions une fierté,

une sorte de distinction ;

nous n'avons de commun

que l'expérience impossible

de la mort sans mourir.

Nos solitudes ne se peuvent

réunir, et nous portons,

pour tout bagage,

notre propre destruction ».







*






Lorsque sa famille soupçonna, non qu’elle s’apprêtait 

à parler (car elle était loin d’en avoir la force),

mais à manifester un doute quant à l’innocuité

de leurs mœurs, Irena fut rejetée.

Sa grand-mère raconta qu’elle les avait reniés 

suite à un coup de folie, des manipulations, bref,

des événements altérant sa lucidité. 

La conscience des abus lui vint après son exclusion,

et c’est seulement alors que l’idée de les revoir

la plongea dans la terreur.






*






On lui avait menti. Les enfants aimaient les caresses,

elle en particulier. Une gentille petite fille

faisait plaisir à son père en partageant avec lui un moment

de complicité où elle lui prodiguait des soins.

Sa mère était soulagée qu’elle la remplaçât quelques nuits.

Ce catéchisme répété dès ses plus jeunes années,

comme le confirmait une mémoire très archaïque,

antérieure même à son entrée à l’école.






*






Cela ne devait cesser de la tourmenter :

on avait voulu la priver 

de sa propre histoire,

en pervertissant son regard sur la réalité.

On avait tenté de lui faire croire 

que ce qu’elle avait vu, elle 

ne l’avait pas vu : ce n’était pas cela,

elle ne savait pas

correctement l’interpréter.






*







« Des drames ourdis par les dieux,

voilà ce que les anciens ont fait

de ces histoires de famille.

Mais ce sont les hommes

qui condamnent leurs enfants.

Ce sont les hommes

qui se vouent au pourrissement ».







*






Qui aurait-elle été si, dès le berceau, 

elle n’avait pas subi le mal ?

Comment se distinguer 

de ce dans quoi 

toute une famille 

vous a plongée depuis toujours ?

Elle n’avait pas eu la chance 

d’exister hors de l’inceste.





*






Je n’attends pas la justice, le coup d’éclat final où tout sera révélé (les gens comme moi ont souffert en pure perte) ; mais que je cesse enfin d’imiter les vivants. Qu’il me soit donné d’être de ce monde.






*






Sa fille est impatiente, robuste et joyeuse.

Irène ignore comment elle a pu mettre au monde 

un être qui lui ressemble si peu.

Elle se sent incapable de l'éduquer comme il le faut,

mais elle apprend auprès d'elle

une manière de parler qui mette la peur

à distance. Dans une langue étrangère,

les mots tendres lui semblent moins suspects.

Elle les répète doucement à l'enfant pour s'y habituer.






*






Pourtant, les enfants des autres

la mettaient mal à l’aise, voire, ils lui faisaient peur.

Elle les considérait comme un peuple indifférencié

d’êtres patauds, laids et geignards,

et quand ils grandissaient, elle craignait leur regard

qui la démasquerait, trouvant en elle une faute

insoupçonnée des adultes. Elle les évitait,

cachait hors de leur vue son grand corps maladroit,

blessé à l’endroit de l’enfance, ni fille,

ni femme, à jamais sans âge.






*






L'enfant gazouille, tempête et s'émerveille de riens ;

la voilà qui grandit, ingénieuse et alerte, par sa seule force.

Une telle fougue étourdit ses parents de fierté.

Il semble à Irène qu'elle est demeurée stérile,

que l'enfant a crû malgré l'aridité de son corps,

malgré ce milieu si pauvre, incapable d'accueillir la vie,

de perpétuer les liens d'une filiation brisée.

Vouée à veiller sur la petite, Irène est un personnage

qui n'engendrera pas : plutôt que mère, marraine-fée. 






*






Irène eût aimé avoir un petit frère

qui l'eût peut-être protégée.

Elle était la seule fille, et la cadette

de la famille. À vrai dire,

ce petit frère était né, mais n'avait

pas vécu. Souvent elle y songeait

s'imaginant garçon à la place

de l'enfant mort. Ainsi eût-elle

échappé à la malédiction 

d'être femme, au droit brutal

qu'un père s'arroge sur sa fille.

Ce désir rendait impensable

la maternité, d'où l'impression

de ne pouvoir tomber enceinte.

Elle était une chimère, 

un être composite, corps de fille

violenté, corps de garçon rêvé.






*






Contre ce mal, quel soutien ?
L'eût-elle un jour trouvé
ç'eût été d'un enfant, fragile
aussi, secrètement 
compatissant. Soutien propre
aux faibles, par l'esprit,
la ruse, la résistance muette.





*





Mais peut-être un autre enfant
eût-il été jaloux de l'élection 
du crime dont elle faisait l'objet. 





*






Quoiqu'elle tentât

pour sauver

les apparences,

Irène se sentait, 

irrémédiablement,

à part. Il fallait 

connaître la marge

à l'intérieur 

de soi, le froid 

mordant désert, 

pour pouvoir

un instant soutenir 

ce regard ;

ou bien être attiré 

par la vulnérabilité 

l’impuissance

inculquée,

la proie facile.

Mais même eux,

les minables,

même eux

baissaient les yeux.








*






À Sancerre non loin, le paysage baigne dans un calme bleuté

quand on le contemple de la colline qui domine la Loire,

tableau de vignes sages et de champs. Qui eût pu croire

qu’il y ait eu là, quelques siècles auparavant, 

une ville assiégée, où la famine causa des morts par milliers.

Irène et son mari l’ignoraient. Jean de Léry,

dans son Histoire mémorable de la ville de Sancerre,

s’en était constitué le témoin direct, mais ces événements

s’étaient effacés de la mémoire collective, 

et ce sont des années plus tard que tous deux les connurent.

En août 1572, surpris par les massacres de la Saint-Barthélémy,

des réfugiés protestants avaient afflué de tout le Berry.

Sancerre avait déjà victorieusement subi plusieurs sièges.

Dès janvier 1573, il ne fut plus possible de sortir de la ville, 

et la faim se répandit. Léry rapporta que le 21 juillet,

un vigneron et son épouse, à l’instigation d’une vieille femme, 

sorte de sorcière, avaient mangé une partie du cadavre 

de leur fillette, âgée d’environ trois ans. 

« Ceste cruauté barbare et plus que bestiale »

fut le point culminant de cet épisode, auquel il n’avait trouvé,

lors de ses voyages au Brésil, malgré les rites anthropophages 

de certaines tribus, aucun équivalent.

L’auteur assista à cet acte de cannibalisme envers son propre 

enfant : « je fus si effroyé et esperdu, 

que toutes mes entrailles en furent esmeues ». 






*






Au lendemain de la Saint-Barthélémy,

la violence illisible, comment 

lui donner un sens ? Nourrissons 

massacrés ou laissés orphelins, 

femmes enceintes éventrées,

il fallait en rendre raison, il fallait

des victimes : des morts glorifiées.

Irenka trouvait barbare

cette tentative de justifier,

même pour les survivants, l’horreur,

de sanctifier le sang,

comme si l’abomination devait advenir.






*






Depuis que j’arrive à parler de l’inceste, je me sens souvent désertée, c’est ainsi que je l’exprimerais, plutôt que par l’idée d’adhésion ou de croyance - je me sens désertée de Dieu.






*







Elle racontait peu.

Sa grand-mère paternelle, qui soutenait

son fils, comme elle avait auparavant

soutenu ses frères. Le silence de sa mère,

qui se laissa mourir, dit-on, sans préciser 

de quoi (Irène la perdit à seize ans). 

Les remarques salaces, les visites

nocturnes, les bains partagés,

la honte. Et après de nombreuses années,

elle concluait toujours,

presque incrédule : « Mon histoire, c’est 

mon histoire, ça ».






*






Irène passait en revue ce qu’elle avait subi,

comptant l’un après l’autre les actes,

et s’assurant au moment de tomber

de sommeil, qu’elle n’en oubliait aucun. 

Rituel - non de purification, mais

tout au contraire d’exposition à l’infamie -

qui consistait en une lente énumération

pour vérifier encore et encore

qu’elle ne sombrait pas dans la folie, 

que sa mémoire était intacte,

qu’ils étaient tous là, répondant à l’appel,

calme troupeau de la terreur comme litanie.






*






Ilja l’avait sans doute deviné. Malgré le soin 

qu’il mettait à paraître désinvolte, ses égards

en témoignaient. Quand il entrait dans la pièce

où son épouse se trouvait, il frappait à la porte,

pour ne pas la surprendre (si on l’oubliait,

elle pouvait hurler de peur et de rage mêlées).

Et quand elle marchait autour de leur quartier,

d’un pas machinal qu’elle repétait des heures,

il ne demandait pas quelle en était la raison. 

Mais à sa famille, qui pourtant le méprisait, 

jamais il n’avait eu le courage de s’opposer.

Il était aussi dévoré par cette corruption,

cette lèpre intérieure, sans savoir protester.






*






Les jeux enfants ont leurs idiomes

inventés de toutes pièces 

pour chuchoter les secrets, 

jusqu'à ce qu'on s'aperçoive 

que le secret même est un langage,

de silences et d'oubli.

Irenka, quant à elle,

avait cherché une langue

qui ne fût pas « maternelle »

parmi celles dont on disposait,

allemand, anglais, français,

elle avait persévéré 

à en essayer la syntaxe, espérant

que l'une d'elles pût porter sa voix.

Certaines années, elle avait craint

de devenir aphasique.

Peut-être serait-elle incapable

de transmettre sa blessure

si la parole lui manquait.

Elle était terrifiée par ce dernier

arrachement, la perte définitive 

de tout moyen de témoigner ;

et pour elle, toute langue

était bien plus qu’une langue,

en ce qu’elle pouvait faire entendre

la musique du secret.






*






Que jamais, jusqu’à ma mort, je ne perde la raison, je ne perde la parole, je ne perde la mémoire - que le souffle me quitte si le souvenir s’effaçait - c’est ma seule prière, et il n’y a personne pour l’entendre.





*






Livio aimait l’odeur métallique de la pluie,

qui lui rappelait celle des couteaux affûtés 

qu’il utilisait pour cuisiner, celle d’Irène aussi.

Elle surgissait dans la maison, les mains 

pleines de terre, les joues luisantes,

ne s’étant pas pressée d’échapper à l’averse.

Livio enveloppait ses épaules d’une serviette

et l’attirait vers le poêle en la grondant 

gentiment. La pluie dégouttait de ses cheveux 

emmêles, couleur de lame d’argent.






*






Il fallait se rendre à l’évidence :

les années passant, Irena ressemblait

de plus en plus à la mère de son père.

Elle ne pouvait se regarder

sans reconnaître l’un des visages 

qui l’avaient abandonnée,

avec délectation, à une violence

contre-nature.






*






La petite fille fut souvent confiée à ses grands-parents paternels,

lorsque ni son père, ni sa mère ne pouvaient s'en occuper.

Irène avait repris avec ardeur son travail à l'usine.

Elle passait son temps libre à observer l'enfant,

dont le caractère indépendant paraissait s'affirmer chaque mois davantage.

La petite fille insistait pour attraper seule les objets, de ses mains

habiles, impérieuses. Elle refusait l'aide des adultes.

Lorsqu'elle eut cinq mois, ses parents la conduisirent 

au bord de l'Atlantique, dans une auto bricolée par son grand-père.

Les nuits venteuses étaient fraîches même en été, 

mais les jours sur les plages étaient radieux.

Irène était débordée de sensations nouvelles

qui l'exaltaient : odeurs d'embruns, lumières, éclats ; elle prenait un plaisir 

intense à tout ce qui l'arrachait aux émotions habituelles.

C'était la première fois qu'elle découvrait la mer.





*






Emmitouflée dans un linge blanc

qui la protégeait à la fois

du vent et de la splendeur

incandescente de juillet, 

même celle auquel succède

le crépuscule de peu,

l'enfant regardait la mer 

les yeux écarquillés,

presque effrayés par tout ce bleu,

le scintillement du soleil

sur l'écume. Les parents,

dont les bras semblaient si grands, 

étaient soudain si petits,

pieds nus au milieu des vagues,

mais leurs mains restaient fermes,

leurs mains usées déjà

serraient le tissu blanc,

contre le vent et la splendeur.







*






Elle murmure

à l'enfant les noms

des fleurs sauvages

qui poussent

non loin de la mer,

séneçon starček

origan dobromysl

bugrane jehlice ;

et sur les plaines

ondoyant douce,

l'herbe plume

ou chevelue

kavyl vláskovitý.






*






Saurai-je ce qui dort sous le sable, ce que la mer n'a pas repris, ce qui se sédimente jusqu'à devenir pierre, et de quel type de roche, là protégé du vent, du sel, des vagues et du soleil, dans cette immunité, saurai-je ce qui résiste, ce qui ne s'éparpille, trésor enseveli.






*






Sur les photographies qui resteraient de ce temps,

la petite fille serait partout, même si elle ne figurait pas 

sur l'image, comme si la préoccupation constante

pour le lieu où elle se trouvait, pour sa sûreté, sa joie,

se décelait dans le regard porté par la photographe.

Aux yeux d'Irène, peut-être n'y avait-il eu d'espace

qu'à la venue de l'enfant, quand la dispersion du vécu

laissait place à l'écheveau d'une personne en devenir,

les passages du landeau sous les arceaux des arbres, 

les noms des herbes folles qui ondulaient sous le vent,

les racines d'un monde, naissance de la lumière.






*






Tout était neuf : les saisons et leurs éclosions,

la pluie brusque, fenêtre ouverte, l'orage,

la nuit. Même la nuit était neuve. 

Un soir, ils avaient été surpris par la tombée

du jour au milieu du mois d'août,

soudain plus précoce. Dans l'obscurité 

grouillante d'hululements et de craquements,

ils étaient rentrés à la maison,

l'enfant serrée contre eux, son rire

mêlé de larmes, sa peur d'excitation,

devant l'étrangeté de la forêt méconnaissable.

Seuls les battements du cœur de ses parents,

l'odeur de leur sueur, résineuse,

et leur voix, la rassuraient quelque peu.

Elle s'agrippait à leurs vêtements, trop petite

encore pour désirer s'éloigner

vers l'appel du hibou et la lueur des lucioles.






*






L’enfant se mettait debout à l’aide de barreaux,

de sièges, de marches, tout rebord 

qui lui permît de chercher son équilibre.

Elle souriait à sa mère, fière, le dos bien droit.






*






Irène aussi avait plus d’équilibre. 

Elle ne s’était jamais sentie 

très stable sur ses jambes, bien qu’on la dît

habile. Elle trébuchait souvent, 

elle qui avait le vertige, et voyait sa peur

se réaliser brutalement, ses genoux heurtant le sol

et sa peau se couvrant de marques sombres,

de plaies. Depuis la grossesse, néanmoins,

elle avait trouvé une assiette, un ancrage 

et un poids. Un vacillement avait cessé, 

qui menaçait de se conclure par un basculement,

une chute définitive. Son corps mûri

n’avait plus l’inconsistance d’un fétu de paille,

ses pieds n’avançaient plus, funambules,

au-dessus d’un vide qu’elle ne savait nommer.

Peut-être Irène avait-elle enfin perdu

son effrayante légèreté.






*






Irène acheta un nouvel appareil photographique pour capturer le vide 

de la maison l'après-midi, les longues routes de campagne,

et le bonheur enfantin. Par l’image, il semblait qu’elle prît part

tant à l’ennui qu’à la joie, 

comme si la machine achevait d'abolir, de façon paradoxale, 

la distance qui la séparait du monde.






*






Irène parlait à l’enfant d’une voix nouvelle,

qu’elle n’avait jamais entendue, 

sa voix de parent. Elle en était honteuse,

de ce ton rassurant, de ces syllabes détachées,

de cette autorité. « De quel droit ? »,

se demandait-elle. Que saurais-je, après tout ? ». 






*






Quand je me penche à la fenêtre, rien de ce que je vois ne me fait signe. Les rosiers qui bourgeonnent sont ce qu'ils sont. Pas plus ne retrouverai-je d'âme humaine derrière cette fenêtre voisine qui ne s'éclaire jamais. On éprouve une sérénité particulière à contempler un paysage sans rêver qu'il nous parle, un soulagement, comme si toutes les choses qui le composaient s'étaient concertées pour ne pas nous troubler. La douleur et la résignation, elles, sont hors de notre champ de vision, à l'extérieur du cadre.






*






Un ami de Livio venait d'une ferme plus au nord,

dans le pays du Gâtinais. Au détour d'une conversation,

peut-être en raison d'une légère ivresse, il évoqua

le nom de Beaune-la-Rolande. Durant l'Occupation,

un camp de transit y avait été mis en place.

Des milliers de détenus, dont mille cinq cents enfants.

L'ami répétait ces chiffres, la langue alourdie par l'alcool,

comme s'il n'y croyait pas, ou que les syllabes 

à son oreille ne formaient qu'un bourdonnement,

les nombres se disloquant ainsi, ne signifiant plus rien.

Mille cinq cents gamins bouclés là, on aurait bien dû

les remarquer, balbutiait-il pour lui-même ;

et dans ses silences, il se mordait le poing.

Cela n'éveillait chez les gens aucune curiosité,

alors de la révolte, il ne fallait pas y compter.

Combien de ces enfants étaient revenus des camps,

il ne le savait pas ; très peu, sans doute.






*






C’était peut-être un cauchemar, dit le grand-père paternel.

La brume était tombée sur le sentier de montagne. 

Premier semaine d’automne ; les mélèzes roussissaient,

et, hormis sur les crêtes blanches, les versants

se consumaient. Aboiements de chiens en contrebas,

et tintement distant, irréel, des troupeaux.

Il fallait faire demi-tour, mais déjà le brouillard

avait effacé tout repère. Le garçon se hâtait 

sur les flancs escarpés, hors des chemins balisés.

Les carillons lui paraissaient de plus en plus légers,

assourdis par une averse qui prenait de l’ampleur.

Son pied glissa dans un ruisseau que la pluie avait grossi.

Sa main saisit de justesse un arbuste qui le sauva.

Il ne sut comment il parvint à se relever,

puis à claudiquer jusqu’au prochain refuge.

Son pied était couvert de sang, son cœur battait de peur.

Son père serait sûrement furieux de son retard.






*






Une silhouette affairée dans la grange, le dos un peu voûté,

les cheveux grisonnants. Quand elle se retournait,

elle ne souriait pas. Elle aimait ranger les outils 

chacun à leur place sur les planches vermoulues ;

elle aimait ce lieu retiré du foyer familial ; mais rien

ne la distrayait de pensées qui l’obsédaient,

ni le parfum accueillant de la luzerne fauchée,

ni les tâches qu’elle accomplissait avec un soin constant.

Livio l’observait par la fenêtre. Elle portait sur le visage

une inquiétude qu’elle ôtait dès lors qu’elle franchissait

le seuil de la maison, comme un lourd manteau de voyage. 






*






Élection terrible que celle de l’infamie

répétaient en écho prêtres et dramaturges ;

mais ils tentaient de déceler une beauté

dans la violence exceptionnelle

au nom de laquelle une victime 

était dévouée, sainte ou monstrueuse -

au fond, cela revenait au même.

Irenka, néanmoins, n’avait pas le goût 

du martyr, et ne savait à quel dieu 

on l’aurait sacrifiée. Le destin-machine

aux rouages merveilleux, 

elle espérait en déjouer la logique, 

et le charme mortifère, afin de briser 

les ressorts de la tragédie.






*






« On dit parfois que je suis courageuse.

Ce n’est pas une fierté :

j’aurais préféré ne pas avoir à l’être.

Quand je me couche, mon cœur bondit 

de joie d’avoir survécu au jour,

et de rendre les armes en me livrant

au sommeil. J’aimerais plutôt 

connaître l’insouciance,

ou l’ivresse de l’héroïsme.

Mon courage n’est pas conviction,

il n’est pas grandeur 

d’âme. Il est résistance,

ténacité face à la destruction ».






*






L’enfant pointe du doigt les figures représentées sur son livre,

puis les choses correspondantes qui existent autour d’elle,

et de nouveau son livre. Mythologies animales, plantes 

aux formes semblables, regroupées sous les mêmes termes,

conférant au monde une cohérence. Irène les répète 

et son mari confirme, encore et encore. L’enfant vérifie

que les mots n’ont pas changé, ou peut-être apprécie-t-elle 

de les entendre comme une ritournelle, l’oiseau, la fleur

et l’arbre - qui, par la voix des parents, répondent à leur nom.






*






Ils partirent tous les trois pour la région parisienne ;

Livio avait trouvé un travail plus convenable

là-bas, dans une usine près de la Seine. Ils revinrent 

aux Batignolles qui manquaient à Irène,

comme si ce lieu choisi, lieu de la fuite et du repli,

était définitivement sien. À Paris, on pouvait vivre

anonyme, contrairement aux campagnes 

où son accent la signalaient à tous.

Certains habitants lui avaient dit avec fierté :

« Nous sommes ici depuis toujours »,

ce qui lui avait fait penser qu’elle était, à l’inverse,

incapable d’appartenir,

si ce n’était à une ville de déracinés,

une ville-refuge.






*






Tu vis dans ces trains qui traversent des espaces jamais nommés. J'ai tes mains aux paumes larges, tandis que toi, tu as mes yeux. Nous parlons, clandestins, la langue codée d'un jeu d'enfant, mais nos voix n'osent aventurer le moindre chuchotement. Tu es ce portrait que j'observe sous une mince plaque de verre, à la fois précis et légèrement déformé. Je renais où tu renais sous des aspects divers, exhalant chacune de tes facettes comme un parfum changeant.





*






« Vous aussi, vous venez de loin ! »,

s’exclama le voisin qui venait faire connaissance.

« L’un de mes amis, les Allemands l’ont assassiné,

un gars de Lublin. Engagé dans les FTP-MOI.

Mort en juillet 1942 ».






*






Ils occupaient un appartement de la rue des Moines.

Irène s’y sentait bien, malgré l’exiguïté de l’espace.

L’enfant marchait longuement au jardin des Batignolles,

infatigable, contrairement à sa mère, qui était exténuée  

sans raisons particulières, puisqu’elle n’était plus

insomniaque. Pas un jour ne passait où cet épuisement

s’allégeât, où Irène pût goûter à la sensation du repos.






*






La chambre noire fut installée dans un placard,

quittant le sous-sol qu'Irène, auparavant,

utilisait à cet effet. Chambre nomade :

moins qu’une habitation, et plus qu’un bagage ;

une sorte de barque, un lieu de passage.






*





Je voudrais te couvrir, tes yeux blessés, la robe moulante dont on t’a affublée, les chaussures trop grandes dont on t’a chaussée, couvrir ce déguisement, cette image de faussaires, mais je n’ai pas même un manteau pour t’ensevelir.






*






Sur le petit balcon, il était possible

de faire pousser des laitues,

des tomates, peut-être aussi

de la menthe, du persil, et d’autres

aromates, de la sauge …

Plantes gorgées de soleil, tendues

vers le ciel. Utopie jardinière.

Le fleuriste retrouvé à Montmartre

en riait : « Mais tu imagines

dans tes petits pots, un véritable 

potager ! De quoi nourrir

une école ! Une école entière ! ».






*






L’enfant fut placé dans une crèche collective 

spécialement destinée aux familles d’ouvriers.

Elle était considérée comme une enfant docile,

à la fois espiègle et tranquille. D’une sagesse

qu’on n’attendait pas d’une si petite fille.







*






Parfois un virus circulait, et il n’y avait pas crèche.

L’enfant malade dormait dans les bras de son père,

qui la gardait à la maison. Irène la retrouvait

la tête abandonnée contre la chemise de Livio,

confiante, rassurée, tandis qu’il lisait son journal,

les petits poings accrochés à sa chemise à carreaux.






*






J’ai toujours refusé que mes filles

soient les enfants des morts






*






Une fille cadette naquit un mois de décembre.

Contrairement à l’aînée, qui ressemblait à son père,

elle avait le visage d’Irène, mais aussi son caractère,

très tôt rêveur. Elle souhaita le plus possible

qu’on la prît pour un garçon, afin de ne pas voir

en elle un double. Pour aucune des deux enfants

elle ne respecta la tradition de sa famille d’origine 

qui voulait qu’on donnât aux filles le prénom 

d’une grand-mère. Elle-même avait pour hantise

de transmettre en héritage sa propre mélancolie,

vrai lieu, en définitive, dont elle était originaire ;

et elle s’efforçait avec soin d’en effacer la trace.

Ses filles ne pourraient pas rebrousser le chemin 

qu’elle avait parcouru. Il fallait qu’il disparût.






*






Il n’y avait pas de paradis perdu.

Il n’y avait pas eu d’enfance.

Irenka ne parvenait guère  

à sauver quelques souvenirs,

pour les conserver et, peut-être 

les chérir. Son passé tout entier

lui apparaissait corrompu.

Il n’existait aucun lieu défendu, 

arraché au temps, un lieu amène

de poète, un refuge imaginaire.

L’imaginaire non plus,

elle ne pouvait pas le sauver.






*






« J’aurais aimé qu’on ait une maison de famille »,

dit Livio. Les immigrés ne connaissaient pas

ces bâtisses vétustes où coexistent les vivants

et les défunts dans un entassement de bibelots,

où le passé vient s’inscrire dans un lieu

semblable à un registre de pierres et de bois.

Irène répondit qu’elle avait connu une telle maison,

dans l’arrière-pays pragois. Sa grand-mère 

paternelle en avait hérité. Au centre du domaine, 

se tenait la demeure aux façades rose pâle,

au toit pointu, au perron couleur crème. 

« Rien d’effrayant, à première vue. Pourtant,

je m’y sentais piégée, incapable d’en réchapper,

comme les guêpes qui se débattent dans du sirop ».






*






Elle aimait compter en jours

l’existence de ses filles,

puis en mois, et, plus tard,

en années. La naissance

comme jour, comme mois,

comme an zéro.






*






Livio se levait tous les jours

vers six heures, quand son épouse 

et les enfants dormaient encore.

Il préparait le petit-déjeuner,

disposait sur les tables les bols,

les assiettes et les cuillères.

Puis il lisait près du balcon

où poussaient les plantes d’Irène,

avec le premier d’une longue 

série de cafés, rêvassait à Dieu

sait quoi, ses pantoufles aux pieds.






*






« Dans l’immeuble, on ne peut se fier à personne », 

souffla le concierge du ton de la conspiration, 

ce qui nuisait hélas à sa propre fiabilité.

« Il paraît qu’il y a eu des dénonciations. De qui ?

Je ne sais pas, je suis arrivé après la guerre ».

C’était un homme trapu, avec des lunettes rondes,

une calvitie déjà bien avancée, et l’air navré

de quelqu’un qui, sans le faire exprès, a été mêlé 

à des histoires louches. « On me reproche

de chercher la petite bête, les complications, 

mais ce n’est pas vrai. Je me méfie, c’est tout ».






*






« J’ai pensé à toi », dit le fleuriste,

« quand les Soviétiques ont écrasé la Hongrie.

Tu n’es pas hongroise, mais presque !

Ce n’est pas si loin, la Tchécoslovaquie ».

Non, ce n’était pas si loin, quoique 

très différent. « Tu as peur des Russes ? ».

Un pot de fleurs à la main, Irène 

s’entendit répondre qu’elle ne pensait rien

des Russes, ni d’aucun peuple à vrai dire,

que la barbarie existait partout.






*






Dans la pénombre apparaît l’appartement de Prague, le vent dans les rideaux jaune pâle par un matin d’été, c’est un rêve, le lieu revient et je ne reviendrai pas, le lieu parcourt la route que je ne parcourrai pas, car je mourrai sans l’avoir revu. Si je retournais sur mes traces, si mes pieds foulaient le sol de mon foyer d’origine, je pense que, comme dans un conte, tout tomberait en poussière, le lieu ne tenant que par le sortilège de la mémoire meurtrie, d’un deuil qui ne peut finir puisqu’il n’a jamais commencé.






*






À ce deuxième enfant pourtant, elle parla davantage tchèque,

d’une voix tour à tour plaintive et révoltée

qui tranchait avec le ton d’une douceur invariable

qu’elle adoptait quand elle s’exprimait en français.

La petite fille crut toujours comprendre ce que sa mère disait,

et s’en souvenir parfaitement, sans avoir appris sa langue.






*






Tout l’appartement sentait fort le café,

et une crème à la violette

dont Irène enduisait ses mains

dès les premiers jours de l’automne.

La fragrance acidulée

qui naissait de ce mélange, 

et resterait pour les filles 

associée à l’enfance,

imprégnait jusqu’au linge du foyer.






*






En compagnie de ses enfants, la tristesse partait se tapir

dans un coin de sa tête, et elle n’avait l’esprit occupé 

que par les manteaux troués, les gants perdus et les rires.

Le passé, quelques heures, prenait enfin congé.

Mais elle n’était pas orpheline de sa propre vie, 

orpheline de toute mémoire. 

Chaque jour, le chagrin revenait.






*






À l’école, l’aînée apprend à écrire.

Le premier mot qu’elle compose avec des bâtonnets de bois,

c’est « maman ». Irène l’aide à le reproduire à la main

en traçant à son tour « maminka » sur une feuille,

mais le résultat la saisit de douleur.

Si elle peut répondre au nom français de « maman »,

elle ne se reconnaît pas dans son correspondant tchèque,

dont la vue même l’angoisse.






*






À l’origine de l’expression symbolique,

de l’articulation des caractères manuscrits,

se trouvait un malaise, qui agissait

comme un acide, dissolvant souterrainement 

les relations entre les lettres, 

dévorant les mots dont le squelette 

était réduit à une masse 

informe, une simple bouillie.






*






La grand-mère d’Irène se faisait appeler « maminka »,

au détriment de sa mère, nommée par son prénom,

évincée. « Contrairement à ce que j’ai pu penser,

je n’ai usurpé aucune place. Bien plutôt,

les adultes de ma famille se sont accaparé des rôles 

qui n’étaient pas les leurs ».

Elle se souvenait que, tout comme ses enfants,

ce qualificatif supposément tendre 

était le premier mot qu’on lui avait fait écrire.

Elle était gênée qu’il désignât en fait

sa grand-mère paternelle.






*






Irenka avait souffert du silence de sa mère,

un silence pathétique

qui suscitait en elle, plutôt qu’une juste 

indignation, de la pitié.

« Quand je serai grande, nous partirons

toutes les deux ; je prendrai soin de toi »,

disait Irenka, sans avoir conscience

que c’était sa mère qui lui devait protection.

À sa mort, dans les années 30,

elle se souvenait de funérailles hâtives,

dénuées de regrets et de larmes,

une réunion de famille où elle sentait seule -

ni plus, ni moins qu’auparavant.






*






Irenka pensait que sa mère écrivait, toutefois elle n’avait laissé ni correspondance,

ni journal, ni récit. En revanche, c’était quelqu’un qui constituait des listes,

plats, courses, tâches ménagères, d’une écriture de cancre, mal assurée, 

pleine de ratures. Les dernières années de sa vie, elle notait aussi les menues dépenses,

les traitements à prendre, certains prescrits par des charlatans avérés (Irenka 

l’avait mise en garde contre ces escrocs). Produits miraculeux : mais contre quel mal ?

Sur aucune de ces listes, la moindre considération pour les souffrances de sa fille,

qui s’étalaient au grand jour comme les mots sur ces papiers, presque monotones 

dans leur répétition, leur nombre, leur persistance. Des ribambelles de symptômes.

Il est vrai que nul onguent, nulle potion, nulle pilule n’avait le pouvoir de les soigner.






*






Irenka n’avait pas connu ses grands-parents maternels, 

si ce n’est par des légendes. Des orfèvres ou souffleurs de verre …

Légende d’une famille d’artisans plutôt aisés.

Des oncles partis faire fortune à l’étranger, 

mais dont elle ne se rappelait plus les prénoms, Jiří, Bedřich … ?

Peut-être avaient-ils écrit après la mort de leur sœur ?

Elle n’en était pas certaine.






*






Après l’enterrement de sa mère,

Irena cessa presque de se nourrir,

ce qu’on aurait pu voir, à tort,

comme l’expression de son deuil.

Elle s’en prenait à la chair

plus cruellement encore

qu’un inquisiteur ; elle brûlait

les graisses de la carcasse, asexuée,

indésirable (c’était du moins

ce qu’elle espérait), et, constatant

qu’elle devenait indiscernable

sous ses habits trop grands,

elle se sentait enfin soulagée.






*






Et me voilà désormais, moi la sans-mère, seule famille maternelle de mes propres filles.

Plus rien en-deçà. 

Pur point d’origine.

Photographie.






*






La cadette se cognait souvent

contre les obstacles qui se présentaient,

chez elle ou dans la rue,

bien qu’elle fût, de même que l’aînée,

agile, prudente et calme.

Les yeux perdus dans le vague,

facilement éblouis, les sourcils froncés,

elle semblait souffrir d’une vue altérée,

ce que confirma un ophtalmologue.






*






L’infirmité de sa cadette suscita chez Irène 

une culpabilité diffuse,

comme si c’était elle qui la lui avait léguée,

demi-cécité intérieure

qui était devenue chez son enfant

une affection qualifiée de « myopie sévère ».

L’esprit d’Irène ne pouvait embrasser 

toute la vérité, et ouvrait

une porte après l’autre pour percevoir 

le passé. Le petite fille, elle, était plongée

dans un monde nébuleux,

où les arêtes des choses étaient émoussées.






*






Le flou est une manière de représentation,

qui consiste à « noyer les teintes

moëlleusement », selon Louis de Jaucourt,

dans un article de L’Encyclopédie.

Pas de traces visibles, pas de traits vigoureux,

mais des tons fondus les uns dans les autres.






*






Est-ce que les yeux de l’enfant myope 

brossaient doucement monde, si doucement 

que les couleurs devenaient indiscernables,

mêlées dans un unique halo ?

Est-ce que son regard était un délicat pinceau ?






*






Par la grâce de l’art photographique,

Irène avait rêvé d’une netteté absolue,

d’une parfaite acuité de vision. 

L’appareil au poing, elle pensait corriger 

ce que le réel avait de confus, 

d’inexact, de vague. Mais du fait d’erreurs 

d’accommodation, ou de mouvements

imprévisibles, fréquents accidents

pour les photographes, elle s’était habituée 

au flou. Il s’immisçait ainsi

dans les images produites, 

de même qu’un brouillard de théâtre 

répandu sur la scène, déborde en coulisses,

sa blancheur rendant indistincte

la frontière qui sépare 

personnages et spectateurs.






*






On avait mis sur le petit visage 

des lunettes qui paraissaient démesurées.

L’enfant frappait dans ses mains 

de joie, s’amusait à enlever, chausser

de nouveau ses verres,

entourée d’un décor instable et mouvant.






*






Livio était intrigué par les photographies d’Irène,

ces images auxquelles elle consacrait tant de temps,

mais qu’elle ne lui montrait pas.

« Pourquoi ne les affiches-tu pas aux murs ? ».

Elle lui répondit, hésitante, qu’elles n’étaient pas

faites pour être vues.






*





Ni intrusion, ni exposition.
Elle photographiait comme on coupe le courant,
comme on recouvre une insupportable nudité.
Alors dans l’obscurité frabriquerait-elle
peut-être une autre lumière, douce et inhumaine,
une lumière d’outre-obscurité.





*






Irenka, tu me regardes de tes yeux blessés, avec ta robe moulante et tes chaussures trop grandes ; oui, c’est moi que tu regardes et as toujours regardée : ni ton père face à toi, qui prend la photographie, ni ta grand-mère s’extasiant devant ton corps d’enfant, mais ton témoin, toi-même, Irena, Irène.






*






Dans la mise en scène du Dibbouk

de Sh. An-ski, au théâtre Sarah Bernhardt,

Leïelé dansait pour les fiancés morts,

dansait avec la mort.

L’esprit de l’amoureux défunt s’était emparé 

de son corps ;

c’était sa voix à lui 

qui s’exprimait par sa bouche, lors des noces 

arrangées par un père cupide.

Le cœur d’Irène battait dans poitrine

comme si elle était entraînée 

dans la ronde macabre de la fille possédée.

Tant de dibbukim 

se disputaient sa personne ; ou bien un seul,

peut-être, Irenka 

piégée en elle-même,

revenant ainsi qu’une âme frappée de stupeur

revient sans cesse.







*






Irène trouva du travail dans une fonderie francilienne,

à l’heure où se développaient, sur le modèle du Lumitype-Photon,

des machines plus efficaces que les anciens systèmes d’impression,

et où triomphait le design graphique suisse, fonctionnel certes, 

mais aussi élégant, dans sa précision et sa simplicité.

Les progrès des filles d’Irène dans le déchiffrement des mots

la rendaient plus sensible encore à la beauté des signes,

dont, indépendamment du style utilisé, elle reconnaissait 

la qualité intrinsèque. Son métier peu à peu cessait d’être un combat,

pour laisser davantage place aux exigences de l’esthète.






*






Entre deux portes, elle discutait parfois de son métier.

« Si vous admirez les œuvres du studio Deberny et Peignot,

moi j’en garde une triste mémoire », souffla le voisin.

« C’est à eux qu’on doit l’aspect de l’étoile jaune française ».

Irène précisa qu’elle ne travaillait pas pour eux.






*






Devant une Tour Eiffel 

en plastique, 

exposée sur la devanture

d’une boutique de souvenirs, 

la cadette s’exclame : « A ». 

La lettre A lue dans l’arc 

de ce monument miniature, 

tout comme le O des montures 

de lunettes, le U des visages, 

les points sur les I

des feux de signalisation.






*






Les lieux finissaient par lui manquer, la solitude dans les lieux,

ses promenades rue Na Příkopě, que lui rappelait Pigalle,

avec sa foule d’intellectuels, de marginaux, d’escrocs,

ses cafés baroques étouffants de fumée ; le cimetière d’Olšany,

où elle déambulait comme n’importe où ailleurs,

de même que les badaux du cimetière Montmartre.

Elle prit contact avec le Sokol de Paris. Les émigrés tchèques 

étaient très actifs en France ; mais ils regrettaient ceux

qui étaient restés au pays. Irène au contraire

avait laissé derrière elle cet insondable abandon

qu’avait été sa jeunesse, et elle en avait honte.

En outre, hors de question qu’elle en parlât à ses filles.






*






Impossibles à liquider,
les lieux,
la langue et leur articulation —
rhétorique mémorielle.





*






Irène faisait des cauchemars de plus en plus fréquents,

de plus en plus violents. Au réveil, l’apaisaient

de simples odeurs quotidiennes :

celle de l’eau frémissant dans la casserole,

ou encore du café moulu contenu dans un sachet 

que son mari, levé avant elle, venait juste d’ouvrir.

Elle affichait un air serein, une mine calme et enjouée 

comme si c’était toujours les autres 

qu’il fallait rassurer, comme si conjurer l’enfance 

nécessitait de jouer un rôle. 

L’enfance qui, au fil des années, lui revenait plus vive 

à mesure qu’elle s’éloignait, 

opiniâtre à l’image de cette petite fille 

qu’elle se rappelait avoir été.






*






Une partie de moi cherche à se faire entendre 

— cauchemars, symptômes, 

réminiscences brutales — une partie de moi

prend des photographies, et frappe de stupeur 

le monde — sa voix dans ma voix

et ses songes dans mes songes — hantise 

du soi défunt — me parle et me rappelle — 

ne me laisse pas — tomber.






*






Comment donner la vie

quand on l’a perdue ?

Il s’était cependant 

produit, par deux fois,

ce prodige.






*






Alors que les filles jouaient, elle s’était approchée,
l’inconnue au cabas qui les épiait de loin,
sa perruque de travers, et sa capuche 
rabattue sur la tête. Elle demanda l’âge de la plus petite,
et, sans ambages, raconta qu’elle était aussi jeune
quand quelqu’un de plus vieux était « tombé amoureux »
d’elle, ce qui n’était pas de sa faute, « à cet âge, 
on n’y est pour rien ». Irène confirma
sans desserrer les lèvres. « Je vais avoir soixante-ans », 
poursuivit la dame. « Plus de cinquante-sept ans 
de calvaire. Il faut protéger les enfants !
Je viens surveiller ici. Je ne lâche pas l’affaire ».
Irène ne répondit pas. Elle ne manifesta 
rien qui pût laisser supposer qu’elle était aussi avertie
sur ce sujet particulier, que c’était plus qu’un sujet,
un tourment quotidien. 
Elle portait le masque qu’elle revêtait avec tous,
le masque de celles et ceux qui compatissent de loin,
comme si une autre qu’elle avait vécu sa vie, 
et qu’elle se trouvait 
de l’autre côté de la faille.





*






Pas liés, ma langue, mes membres.

Pas enterrée,

pas clouée, ma mémoire.

« Je ne suis pas prise » —

défixion négative.

 





*






Peut-être m’a-t-elle reconnue, pensa-t-elle néanmoins 

en la voyant s’éloigner, sa silhouette tordue

par le poids du cabas. Les arbres lançaient leur bras

vers le ciel de mars, comme pour saisir quelque chose 

qui, à ceux d’ici-bas, demeurait invisible.






*






Chaque marginal était une version d’elle-même,

chaque marginal était elle,

ou un frère, ou une sœur dans le vaste monde 

des parias,

seule vraie famille 

d’origine.






*






« Si tu n’es pas sage, Ježibaba aura vent de toi ! »,

dit Irène à sa fille aînée, à l’ombre fraîche

d’un if, dans un jardin public dévoré par l’été.

« Ježibaba si tě najde ! Ježibaba te trouvera ! ».

Le petite fille demanda qui était ce personnage.

« C’est une fée qui peut te perdre ou te sauver ».






*






Dans la cuisine, préoccupée seulement par les casseroles, répétant maladroitement les gestes de mes ancêtres, qu'on ne m'a pas appris, laissant les couteaux de côté parce qu’ils me font peur, je me rassure, tous ces outils faciles à employer, consolation de ces objets de métal ou de bois, dociles en quelque sorte, et moi au milieu d'eux à les guider, oublieuse, comme affranchie de toute parole.







*






À une réunion du Sokol, on s’enquit poliment

de son identité. Sur certains de ses papiers,

ces mots tchèques étaient encore inscrits, 

mais les prononcer était autrement difficile. 

Elle aurait voulu les enfouir, les confier 

à la terre, et que jamais ils ne soient retrouvés.

« J’ai peur de mon propre nom », pensa-t-elle.

Du bout des lèvres, elle murmura « Reizel »,

son deuxième prénom, puis le nom de sa mère.






*






Pourtant, le souvenir de sa mère n’était pas un asile.

Elle n’était pas vraiment une mère.

Mais elle laissait une place vacante, un prête-nom.






*






Jours réguliers comme les semis de laitue

dans les bacs alignés au soleil sur le balcon,

l’école, le parc, le métro, et les jeux 

dans les rues ; devoirs et rires d’enfants.

Elle aurait voulu être heureuse,

connaître ce repos, même un bref instant,

cette détente de l’âme. Se joindre

aux filles et au mari dans leur joie paisible.

Mais c’était un privilège de longer 

les rives du bonheur, peu importe s’il

ne lui en parvenait que des éclaboussures,

pensait-elle sincèrement les dimanches 

en famille ; de douces éclaboussures.






*






Des accès de panique, ou encore d’hypocondrie, 

des précautions inutiles

afin d’éviter les ponts, les couteaux, les bougies, 

mais Irène allait mieux, malgré ses cauchemars

persistants. Elle était surprise de passer 

pour respectable auprès de ses collègues, 

des professeurs de ses filles, 

des voisins et des commerçants. 

Seul le « milieu » avait gardé en mémoire 

les déambulation nocturnes 

du temps de son célibat,

ainsi que le signifiaient des regards entendus.






*






Les filles invitent des camarades de classe à la maison.

Irène les laisse jouer sans intervenir, avec une réserve amusée.

Les gamines s'attachent vite à elle, pour une raison qui lui échappe,

car elle ne se sent pas digne de leur affection.

Elles aiment ses silences complices et ses regard indulgents

quand elles ne respectent pas tout à fait les usages, parlent fort,

se chahutent, rient et chantent à travers les rues.







*






L’amour des autres me semble douteux,

sauf celui de mes enfants,

celui-là est authentique, mais je ne le mérite pas, 

comme si c’était trop facile.

Moi aussi, je me rappelle avoir aimé mon père,

parce qu’il était mon père,

parce qu’on me disait 

qu’une petite fille aime son père,

je ne sais plus très bien, peut-être 

ai-je cru l’aimer. Il y en a que ça enivre,

la dépendance d’un enfant, qu’on prend

pour de l’amour. Ça les rend même violents.

Pour ma part, elle m’oblige, la confiance 

qu’on me porte, elle me remplit d’effroi,

que j’en sois digne ou non.







*






Les saisons se suivent, les anniversaires sous les arbres, 

les chaussures des enfants laissées dans l'entrée,

les chagrins et les photographies. Le fils des voisins, 

du même âge que l’aînée, meurt soudainement

d'une maladie foudroyante. On l'enterre. 

Les filles évoquent timidement le petit mort,

son absence à l'école, les fêtes auxquelles il manque.

Irène redoute que ses enfants ne portent l’empreinte 

de sa tristesse, et pour éloigner d'elles 

la tentation du deuil, elle dit que tout s'oublie.






*






Avec prudence, dans insister pour ne pas être indélicate,

l’aînée voulut savoir comme sa mère était vêtue 

lors de ses deux mariages (sur le chemin de l’école, 

elle longeait une boutique de robes de cérémonie

d’une blancheur vaporeuse, presque fantomatique).

Très simplement pour le deuxième.

Pour le premier, une longue robe bleue ceinturée à la taille, 

une voilette blanche, et un collier qu'elle tenait d'une aïeule.

Dans sa tenue de mariée, Irène avait associé, selon la tradition, 

des habits neufs et empruntés à l’héritage familial.

L’ambiance était pesante, ce n’était pas celle de noces,

ni celle d’une fête en général, ou alors pour des au revoir.

Le deuxième mariage était certes modeste, mais il était joyeux,

malgré une angoisse qui lui étreignait le cœur,

« Pourquoi ? ». « Comme ça ».






*






Irène gardait dans un tiroir près de son lit son certificat de mariage en France,

les actes de naissance de ses filles, et une lettre que les parents d’Ilja 

lui avaient remise à son retour à Prague, et qu’ils avaient datée d’avril 1945,

alors qu’ils cherchaient à obtenir l’adresse de leur belle-fille en Suisse.

Ce mot, qui n’était pas vraiment une lettre de condoléances,

ni l’expression d’un deuil (une prière expiatoire ?),

avait sans doute été écrite par Růžena, la mère.






*






« Irenka, là où tu es, nous espérons que tu vas bien. 

Ilja vient de mourir d’une balle perdue.

Nous pensions qu’ils finiraient par l’arrêter 

et se débarrasser de lui, comme ils l’ont fait 

de tant d’autres. 

Mais non, une balle perdue.

Qu’est-ce que je peux t’écrire ?

Ton père s’est remarié pendant cette guerre.

Il ne parle plus de toi.

Notre fils est mort ; sa fille a été exclue 

de la mémoire familiale.

Déclarée folle. 

La branche est coupée, le souvenir de votre foyer

flotte sans attaches.

Je ne t’exhorterai pas à être courageuse,

je sais que tu l’es de toutes manières,

même si j’ai sans doute échoué à te comprendre ».







*






« C’était ainsi à cette époque »,

conclut Irène, quand elle montra

la lettre à sa fille aîné,

et la traduisit mot à mot.

« Personne ne pleurait ses morts,

et la douleur veillait

comme une faible lueur

qui nous faisait plisser les yeux ».






*






« Au moins ai-je échappé

aux dramaturgies des adieux ».






*






Quand, à l’occasion, Irène prenait le bus, le trajet 

lui rappelait les tramways de son enfance,

les chapelets de lumières à la nuit tombée,

les rêveries brusques qui l’arrachaient à la réalité. 

La sensation de partir, plus loin, plus résolument

que la machine en mouvement dans la ville. 

À son regard à la fois fixe et vague, on aurait cru 

l’enfant douée de seconde vue. À quelles hantises

substituait-elle, par transe, d’autres hantises ?

« Illusoire maître des images », pensait Irène.

« J’ai longtemps pensé que c’était une vocation,

mais ce n’était qu’une manière de survivre ».






*






Un membre du Sokol qu’elle croisait parfois 

lui recommanda une exposition

(« Je ne sais pas si l’art t’intéresse » ;

elle haussa les épaules, puis inclina la tête)

d’un photographe parisien de sa connaissance.

Irène fréquentait assez peu les galeries,

mais accepta par politesse. Sur les murs blancs,

des clichés de jeunes femmes —

cernes, corps décharnés — leur souffrance

capturée apparemment à leur insu.

Goût pour les proies, les suppliciées, 

les demoiselles en détresse.

C’est ainsi que les femmes fascinent

les artistes, se dit Irène, qui ne se sentait 

plus vraiment concernée. 






*






Sa silhouette encore mince avait un peu

forci. Elle avait désormais les paupières 

tombantes (dans son visage, 

c’étaient les yeux qui s’affaissaient

en premier). Étrangement, si elle savait

qu’elle ressemblait à sa grand-mère,

elle ne la reconnaissait plus

à travers ses propres traits, comme 

un portrait à la craie qui se serait effacé

d’un dessin qu’il recouvrait.






*






Irène fut peu à peu reconnue comme graphiste

dans le domaine de l’édition.

Elle s’émancipait doucement de la typographie

suisse par un principe de désordre 

qui passait par la distorsion, le déplacement,

le découpage, et s’inspirait des audaces 

de Jiří Kolář, poète et collagiste 

devant émigrer à Paris des années plus tard.

Irène connaissait ses œuvres par la dissidence

tchécoslovaque installée en France.

Elle s’intéressait aussi aux partitions

musicales, notamment celles du Moyen Âge,

aux expérimentations lettristes

des Grands Rhétoriqueurs,

et aux calligrammes de Guillaume Apollinaire,

toutes formes d’art nourrissant le sien,

même si elle ne le nommait pas ainsi.






*





Irène n’évitait de travailler que sur un genre de livres,

les ouvrages érotiques, surtout s’ils étaient illustrés.

Une amie prostituée lui avait un jour avoué

un semblable refus de se confronter aux représentations

de la sexualité. Toutes deux avaient pourtant été,

dès le plus jeune âge, vouées à satisfaire des demandes 

obscènes. On avait fait d’elles de la chair à plaisir,

plaisir pour autrui et non pour elles-mêmes,

de la chair à viol. Cette condition cependant 

avait justement provoqué une violente abnégation,

un rapport abstrait au corps, dénué de mots et d’images.

« Cela m’échappe autant que les mécaniques célestes,

ou les plus retors des problèmes mathématiques »,

plaisantait alors Irena en fixant la lucarne

où se découpait le ciel sans étoiles de Montmartre.






*






Quand elle trouvait une œuvre qui racontait un inceste,

par fiction ou témoignage, elle la lisait en diagonale,

près de l’étal de la librairie ou du rayon de bibliothèque

où elle l’avait aperçue, où elle l’avait devinée.

Elle en absorbait les lignes, profondément concentrée,

les balayant et les scrutant à la fois. Elle passait 

les scènes crues, si par hasard il y en avait. De ces écrits,

elle tentait de retirer l’essence, sans pouvoir la définir,

un noyau de souffrance qu’elle avait en partage, 

peut-être, avec l’auteur. Dans sa curiosité, nul plaisir 

voyeur. Elle faisait ce constat qu’elle n’était pas seule,

et ce n’était pas un soulagement, même si elle ressentait

le besoin de vérifier cela : l’inceste existait ailleurs,

on pouvait en parler, le déplorer, le dénoncer,

en faire le récit horrifié. Son cœur battait dans ses tempes

tandis qu’elle feuilletait les pages, presque saisie 

de vertige. Inspection faite, elle achetait rarement le livre.






*






D’où vient la haine qui pousse les hommes, et même certaines femmes, à détruire des petites filles, parce qu’elles sont filles ? La question ricoche sans réponse, comme si la haine n’avait pour écho que la haine. J’ai parfois l’impression que le sexe féminin a été tellement humilié qu’il a fini par mourir en moi. Non qu’il s’agisse là d’une simple mutilation : le principe féminin a été anéanti. Quoique mère, je suis un être qui n’a plus de sexe.






*






Voir le visage des enfants, entendre le rire des enfants,

sentir tout près d’elle leur souffle paisible,

cela remplissait Irène d’une joie radieuse

qu’elle gardait dans la poitrine  

même quand elle était seule, l’inverse de la terreur

qu’elle éprouvait toujours : de l’ordre des sentiments 

trop grands, trop forts pour elle, 

qui était minuscule.






*





« Il y avait une petite fille qui grandissait à nos côtés »,
raconta plus tard l’aînée. « Ce n’était pas une sœur, 
ni une cousine, ni une amie. C’était notre mère enfant.
Je me disais souvent, quand elle était avec nous
que c’était à elle qu’elle pensait, et que son fantôme 
nous tenait compagnie, très sage, très silencieux.
Dans la peur de notre mère, il y avait son impuissance,
dans la colère de notre mère, il y avait son sanglot ».





*






La lumière de septembre s’était posée sur les branches

des arbres, tendrement, respectueusement,

comme une accolade avant un départ.

Une merveilleuse lumière dorée, que la rousseur

des faîtes rendait plus intense encore.

La cadette séchait ses larmes d’un air contrit,

sa lèvre inférieure gonflée de colère.

Elle avait, de frustration, frappé le bras de sa mère,

qui s’en était montrée blessée, et marchait en silence 

à ses côtés. Elle murmura : « Pardon, maman,

pardon », et se remit à pleurer.






*






Le médecin de famille lui conseilla 

de consulter des psychothérapeutes 

pour remédier à sa fatigue,

qu’il soupçonnait d’ordre mental.

Le premier ne crut pas à son histoire.

Le deuxième lui suggéra

qu’elle avait désiré 

ce qui lui était arrivé.

Le troisième fut horrifié. Trois fois,

il lui demanda si elle voulait boire,

et ouvrit grand les fenêtres

tant il se sentait suffoquer.

Quand elle revint le voir,

il avait oublié une bonne partie du récit.






*






Son amie prostituée s’était mariée, avait eu des enfants,

comme elle le lui avait raconté dans une lettre.

Elle avait déménagé loin de Paris pour échapper

aux proxénètes et au « milieu », qui l’auraient poursuivie.

« Je ne suis pas tirée d’affaire », concluait-elle pourtant.






*






« Vos ken brenen un nit oyfhern ? », chantait en yiddish

une mendiante des rues de Prague, avant qu’Irena

n’émigrât en Suisse. Qu’est-ce qui peut brûler sans fin ?






*






Clichés — fausse permanence du passé —

et oubli. Non négatif, en attente 

de révélation, non absence, mais écheveau 

d’instants fragiles et indécis, 

d’où se détachaient des souvenirs. 

Des gémissements, en l’occurrence.

Et d’autres souvenirs encore, comme

cette conversation, un jour, avec sa mère.

« Mami, neslyšíš ? ». Tu n’entends 

vraiment pas ? D’un ton las, les yeux 

au ciel, elle s’était plainte à Irenka,

que son mari avait toujours

fait trop de bruit.






*






Dans ses cauchemars, Irène les appelait 

à la barre : sa mère,

ses frères et ses cousins paternels,

Eliška, Ilja,

ses éphémères beaux-parents,

ses professeurs, 

les voisins,

les commerçants du quartier,

mais c’était en vain.

Ils restaient tous interdits, bouche close.







*






« As-tu oublié ce que je t’ai confié ? »,

demanda anxieusement Irène

à son époux qui, comprenant l’allusion,

déchaussa ses lunettes, plia son journal 

et répondit doucement

« Comment voudrais-tu que j’oublie ? ».






*






« Je veux pas mourir, car si je mourais, 

je te laisserais tout seul avec l’horreur ».






*






Ma mort câline et enjôleuse, ma mort aux dents de loups, mon imminente mort passée, je marche dans son ombre. Elle m’a toujours devancée.






*






Vers vingt-trois heures, minuit, Irenka entendait un pas furtif 

qui s’approchait de sa chambre, trop vite pour qu’elle ait le temps 

de tourner la clef dans la serrure. Afin que son père la laissât

tranquille, elle faisait semblant de dormir. Mais aucun répit

ne lui était accordé. Ensuite, des bruits de plaisir. Pense à autre

chose, Vladivostok, la leçon de demain, la carte de la Russie,

ce livre dans un coin, tu le finiras avant l’école. À l’âge adulte,

à mille kilomètres de là, elle cauchemardait encore de la clef 

dans la serrure qu’elle n’avait eu pas le temps de tourner.

À combien de reprises cette scène avait-elle donc eu lieu ?

Tout était si ancien. Elle était si jeune au début, deux, trois ans ?

Quand son père avait cessé de venir, elle était à peine pubère.






*






Peu après la mort de leur mère, l’un de ses frères

lui avait demandé si elle était capable

de coucher avec lui. Elle avait répondu non.

C’était la première fois qu’on avait attendu

son autorisation. Suite à quoi, elle subit, en dehors

de la famille, une série d’agressions,

comme si nommer l’acte l’avait plongée

dans une détresse telle qu’elle n’arrivait plus

à se protéger de la brutalité des autres,

à poser la moindre limite, à donner sens au monde.






*






Brodant sans dé à coudre, au risque de se blesser,

Irène se disait qu’elle avait tenu à l’idée

de sa culpabilité dans l’inceste,

car cela impliquait qu’elle ait été sujet

des événements de son enfance.

Plus difficile, le constat de sa déshumanisation,

par une torture quotidienne. Plus difficile,

le sentiment d’humiliation.

Elle aurait préféré se dire qu’elle avait choisi 

ce mal, et qu’elle n’était donc pas,

ou pas seulement, victime. 

Au bout de ses doigts, les morsures de l’aiguille 

lui semblaient presque un soulagement,

jusqu’à ce qu’une blessure se mît faiblement 

à saigner, trace rouge sur le fil blanc.






*






Son père lui disait de se montrer nue, de n’être pas

pudique, et elle se laissait voir

malgré sa répulsion — cela, 

des années après, serrait son cœur de honte.

Nue, dans l’encadrement d’une porte de cuisine

où elle faisait sa toilette ;

nue, dans la baignoire installée à grands frais,

nue, dans les chambres de la maison de son aïeule.

Un grelottement qui, adulte, ne la quittait guère.

Elle ne souffrait d’autre présence

quand elle se lavait —

et son corps soustrait aux regards, elle écoutait

en silence, le doux frôlement de ses paumes,

la solitude de l’eau.






*






Elle se donnait des tâches, 

des missions, des devoirs

pour répondre de quelque chose,

pour qu’il ait un appel —

qu’on la requière et l’interroge —

jusqu’à la plus grande 

responsabilité, celle de parent, 

qui l’obligeait

à écarter pour de bon 

l’idée même du suicide.






*






Je photographie - l’objet n’a pas d’importance - parce que je ne peux ni oublier, ni accepter. Je documente l’incurable.






*






Elle réalisa un autoportrait, le premier, 
sur le balcon. Sans sourire, 
sans maquillage
(elle n’en portait jamais), sans chercher 
non plus à laisser paraître 
sa tristesse. Elle se tenait comme Livio
quand il l’attendait à l’aube.
De profil, car c’est ainsi
qu’elle apercevait son mari,
quand elle s’éveillait dans leur chambre
encore cernée 
de nuit.





*






Quand la journée s’achevait, pour se délasser,

Livio et ses filles confectionnaient des scoubidous,

ces tresses en plastique aux brins multicolores 

utilisés comme isolants des fils électriques.

On en trouvait au pied de Montmartre, 

dans les merceries du marché Saint-Pierre. 

Livio connaissait la technique de différents types 

de tresses qu’il transmettait à ses filles,

des tours de passe-passe appris au service militaire, 

ou de son propre père. Il se souvenait de ses doigts 

noueux entrelaçant des fils, jadis dans le but

de fabriquer des cordes, mais désormais uniquement 

par rituel ou par jeu. Si l’une de ses mains 

avait été abîmée par un hiver en haute montagne 

où elle avait failli geler, elle restait cependant habile, 

tressant pour les enfants d’éphémères

faisceaux de laine, des couronnes de pacotille.






*






« C’est dans un livre que je rassemblerai

toutes mes photographies », dit un matin Irène 

à son époux. « Pas un album, mais un livre ; 

sans textes néanmoins. Juste un recueil 

d’images qui n’expliquera rien, ne racontera

rien non plus ; et ça parlera d’une traversée ».

















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