L'aubépine






Isis



Monstre dormant

Au lit de la princesse

Mes morts viendront s'échouer au bord de mes lèvres
Ma bouche leur donnera asile
Comme autrefois les papyrus

J’ai une chevelure pour habiller les absents
Des mains moites d’argile
Et des yeux noirs
Pour rendre aux spectres leur sexe

Ainsi peuplerai-je la nuit
Des palais aux iris brisés

Mais pour les vivants
Il n'y a rien que je puisse faire










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Mélusine



Dans mon lit ne dort aucun amant. Il vient parfois des hommes avec lesquels je couche, mais je ne fais qu'étendre mon corps à leurs côtés.

Comme dans les anciens contes de fées, nous avons conclu un pacte. Ils n'ont pas le droit de me toucher; en échange de quoi je leur consacre mes nuits.

Je ne ferme pas les yeux, et ne suis jamais nue.

Eux se déshabillent parfois. Je les regarde sans bouger: ils sont beaux et fragiles. Dépositaire de cette beauté, de cette fragilité, je les protège à ma façon.

Je dessine une intimité lunaire et feutrée, une île pour nos corps, un jardin. Les heures filent doucement dans une confiance partagée.

Au petit jour, je veille les hommes et je suis loin.











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La poupée



Qui m'a vêtue de cette robe
Et couchée seule ici ?

À mon pied droit manque un soulier
Et mes cheveux sont dénoués

J'aimerais me souvenir
Me souvenir que je ne respire pas

Que mes mains raides ne savent
Ni caresser, ni embrasser

Que ma bouche de cire est à jamais scellée

Tandis qu'en moi
Bonnes fées, monstres et sorcières
Me rêvent sous mes yeux de verre










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Cassandre



Enfant, elle ne savait pas fixer l'objectif
Des appareils photos, ce qui donne
À son regard un aspect étrangement vide
Sur les images d'alors. Jeune femme,
Elle ferme souvent les yeux, surtout
Quand elle ment. Et dans l'épaule aimée
Elle vient appuyer son front, paupières
Baissées, comme s'il fallait lui pardonner.
Un film tourne sans cesse au fond
De ses pupilles. Un film en noir et blanc.
Elle se demande d'où proviennent
Ces larges plans cendrés : de la mémoire
Très ancienne (ce qu'une vie antérieure 
N'aurait pas oublié), ou de l'avenir, elle ne
Sait. Peut-être est-ce le présent. Le seul
Présent qui soit : celui des catastrophes.










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Daphné



Puis ...
Epuisé les yeux lourds
Il me dira
Réveille-toi

Il est l'heure

Dans mes paumes
Le jour plante ses dents

Regarde
Il n'est déjà plus temps

Ta chair devient feuilles
Entre mes mains tu n'es plus rien
Qu'un bruissement










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Perséphone I



Je me demande parfois si Perséphone 
est revenue
de son silence de neige ;

si dans la maison vide elle a mis l'eau à bouillir
et préparé le thé pour des convives absents.

Le printemps sage comme un vieux chien
se couche-t-il à ses pieds ? D'une beauté
intacte, malgré les miroirs retournés

se tient-elle à la fenêtre, cherchant du regard 
la jeune fille d'autrefois
passant près des violettes ?

Le vent souffle et souffle
sur la maison de Perséphone, les fleurs 
lui répondent en inclinant la tête.










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Catabase



Ce n'était que le rêve 
d'une histoire naturelle.

Dans le musée des souvenirs,
les os des sentiments 
polis par les années ; ivoire
brillant et doux. 

De vertèbre en vertèbre,
tu descendais une gamme
le long de la mémoire.

Si la musique te guidait,
pourrais-tu retrouver 
ce qui demeure sous terre ?

Je n'ai d'outils que mes mains
qui ne savent pas creuser.










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Perséphone II



Je fus un être de colère ; avant cela, de chagrin. Je prenais part à des festins amers, 
Où la tristesse remplissait les coupes. 
À des noces cruelles, 
Je buvais plus que de raison. 

De libations en sacrifice - et pour quel dieu ? - Mon corps devint plus affûté 
Comme une pierre faite pour déchirer, Transpercer l'air d'un seul mouvement. 

Je fus un être singulier, tout entier rassemblé 
Dans cette force contenue. 
Pur, sans calcul. 
Mais je priais des nuits durant, pour que le gel 
Me fende, et que mon éclatement 

Fasse naître sur la terre de froides semaisons.










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Eurydice



De quelles fêtes portes-tu
la nostalgie ? Tu n'y étais
pas invitée.
En vain ta voix tente
-t-elle de ranimer 
un passé
que tu n'as pas connu.

Incantations amères
comme les fruits secrets
qui mûrissent sous la terre.

Nul n'a su
enseigner à tes pas
la mesure de son chant.
Tu es restée distante,
de tout homme étrangère.

Dans la nuit, tu danses
au rythme de ton souffle,
pour toi seule.
Mais tu prétends bercer 
le souvenir 
d'un printemps oublié,

de sources taries
et de rosiers sauvages.










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Hespérides



Il pleut des feuilles comme de petites
Pommes d'or sur les pelouses ;
Le vent tentateur étreint doucement
Les branches, et mon corps épuisé.
Quelles vaines attentes aurons-nous
Conçues, cet été encore ?
Quels espoirs envolés avant l'heure ?
Un amoureux chuchotait :
"Il faut apprendre à partir" ; je suis
Toujours assise sur le seuil.










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Narcisse



Il rit de sa propre nuit et l'écho lui répond
Avec un brasier d'aromates.
Contre la neige il avait coupé ces herbes,
Par superstition. L'amour lui en a demandé
L'obole. Depuis, tout brûle,
Sous une voûte invisible à ses yeux dilatés.











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Décembre 



L'hiver est plein d'épines, même si la forêt est lointaine. 

Il y a des épines sur le bout de nos doigts, et un sommeil nous guette.

Il y a des épines dans nos gorges ; c'est là qu'elles piquent le plus. Les voix sentent les pianos quand on ouvre leur aile noire. 

Il y a des épines dans les yeux des passants. 
Dans la charité publique.
Dans l'éclat des guirlandes.

Il y a des épines qui jonchent les allées des jardins, mais s'ils bruissent à nos oreilles, ils demeurent invisibles.

Nous sommes des jésus grelottants, qui cherchent leur couronne. 

Une épine rêve de sa rose, et la rose dort sous le givre.










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Les sorcières



Nous ne dénouerons pas nos chevelures pour des hommes de passage.

Nous sommes blanches comme des statues, ridées comme le marbre de Sienne.

Lorsque le soir tombe, nous effeuillons orties et ronces de nos mains vigoureuses.

Nous ne redoutons pas la nuit.

Nous chantons les unes aux autres des cantiques de vieilles femmes.

Personne ne tremble autant que nous, quand soudain nous nous étreignons.










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Tzipporah




Ta beauté me saisit comme le bec cruel d'un oiseau.

Tu as des airs de rapace, avec tes yeux perçants et ton nez recourbé, créature nocturne qui m'observe patiemment.

Je ne sais où tu vis. Dans une chambre sous les toits, ou dans les arbres hauts ? 

Je ne sais si tes manières sont de mauvais augure.

Je rêve parfois que tu m'enlèves, tes serres enfoncées d'un seul coup dans ma chair.

C'est ainsi que je t'aime : sans douceur, abritée sous tes atours d'oiseau calme, obscure.










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L'ogresse



Demain quelques pétales

Seront les traces
De son repas funeste.

Elle avance affamée,
Les dents luisantes.

Le jardin qui repose
Frémit de peur
En sentant sa présence,

Et son haleine
Qui s'épand doucereuse,

Tandis qu'elle courtise
Sur l'herbe tendre
Le cœur sanglant des roses.










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L'épouvantail



Planté

Sous les cieux

Mon auréole
Est de paille

Sur mes os de bois
Flottent mes haillons
D'épouvante

Ma silhouette
Projette une ombre
Une croix

Que les oiseaux
Fuient

Guetteur solitaire
Je veille
Jour et nuit

Mitraillé de grêle
Et d'étoiles










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Myriam



Du bleu, une fresque d'un bleu azur,
où rien ne se détachait, mais
émergeait confusément, comme 
d'un magma. Au commencement, il y
avait ce bleu. Les anciens Grecs
n'avaient pas de mot pour le dire ;
c'était une couleur fantôme.
Nuance première, pourtant, de mes
souvenirs. Le monde humain est tel :
le ciel qui nous surplombe et, dit-on, 
la mélancolie, la "bile noire", qui elle
aussi, avait dû prendre ce ton.
Toi qui avait son visage, pensif et 
tendre, tu en étais contaminée.
Le bleu venait s'immiscer jusque
dans tes yeux sombres, il imprégnait
tes lèvres, et courait sous ta peau,
en fine toile pareille à la mémoire.
Tes habits mêmes avaient sa teinte,
ces chemises que tu reprisais,
et tes bijoux de pacotille, brillants
de fausses pierres précieuses.
Bleue, tu étais bleue, et je tentais,
à l'horizon de la ville, de discerner
le vert qui ouvre les rameaux, 
qu'un petit bec arrache aux déserts 
du bitume, aux marées de lumières,
aux rêveries des reines déchues.










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Lucien



Sur les terrasses marines court une rumeur. Chacun tend l'oreille à ses accents de sel, sauf lui.

Un garçon que les brumes n'effraient plus. On dit qu'il revient aux saisons froides. Il prend soin des champs inféconds, des jardins envahis par les sables, et n'a gardé qu'un bouquet d'ivraie des récoltes passées.

Sans doute se refuse-t-il aux consolations.

Dans le pays, ce sont partout ses noces que l'on évente.











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Le vagabond



Reviendras-tu
Blanchir de tes pas
Ma nuit ?

Où flânes-tu donc
Nomade ?
Jusqu'à l'aurore

J'ai veillé
À rompre la lune
De pain noir

Pour la tendre
À ton cœur mendiant











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